Céleste et Marcel

 

Marcel Proust disparut le 18 novembre 1922. Et en 2022 paraissent nombre de textes « proustiens ». Parmi eux, À la recherche de Céleste Albaret : L’enquête inédite sur la captive de Marcel Proust de Laure Hillerin

Au milieu des livres que fait émerger le centième anniversaire de la mort de Marcel Proust, un texte éclaire la figure d’une femme qui accompagna fidèlement le Maître dans ses huit dernières années de vie : Céleste Albaret, femme de chambre et, plus sûrement encore, femme de confiance, essentielle à la vie quotidienne de l’écrivain de 1913 à 1922. Et c’est Laure Hillerin, biographe des grandes figures de la Belle Époque – la comtesse Greffulhe, Boni de Castellane entre autres – qui s’est attachée à nous faire découvrir ou à nous rappeler l’existence de cette femme singulière, servante au grand cœur de « Monsieur Proust » pour reprendre le titre du livre que Céleste publiera en 1973 sur sa vie aux côtés du grand écrivain.

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Céleste Albaret

Cette femme, issue d’un milieu paysan très modeste originaire de la lointaine Lozère, monta un jour jusqu’à la capitale pour y rejoindre son mari, Odilon, propriétaire d’un « taximètre » disait-on alors, rutilante automobile achetée à prix d’or. Odilon fut embauché par la Compagnie Unic, société de taxis ancêtre des fameux G7 parisiens, fondée par les Rothschild et gérée par un certain Jacques Bizet. Quotidiennement utilisée par la haute société parisienne pour rejoindre la Normandie l’été, et Monaco l’hiver, ces taxis emmenaient, heureux hasard, un client nommé Marcel Proust, ancien (et très tendre) camarade du lycée Condorcet à Paris de Jacques Bizet, précisément.

Proust s’était vite enthousiasmé pour ce nouveau mode de locomotion, instrument d’une liberté retrouvée, écrivait-il dans Le Figaro, et qui « ressuscitait le cavalier du passé, ce voyageur qui n’existait plus depuis les chemins de fer, jouissant de cette admirable indépendance qui le faisait partir à l’heure qu’il voulait et s’arrêter où il lui plaisait ». L’écrivain célébrera avec lyrisme les ronflements du moteur, avec « ces changements de registres que sont les changements de vitesse » et son « admirable roue de direction » – autrement dit le volant ! – « assez semblable aux croix de consécration que tiennent les apôtres », pas moins…

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Odilon Albaret et Alfred Agostinelli

L’ami Jacques comblera l’heureux Marcel, en lui assurant les services de deux chauffeurs, Alfred Agostinelli et Odilon Albaret. L’un deviendra un amant de l’écrivain, l’autre, Odilon, sera son chauffeur le plus empressé, réjoui de s’enrichir des fréquents et généreux pourboires lâchés par son fortuné et fidèle client. Et Marcel Proust fera souvent le voyage vers sa chère Normandie, séduit par le luxe inédit du Grand Hôtel de Cabourg fraîchement inauguré, un Palace où il élira résidence chaque été venu, où lui rendront visite également nombre de ses amis de la haute société parisienne accourus eux aussi vers cette estivale et très chic étape balnéaire de la Côte Fleurie. « On n’imagine pas Proust possédant une maison de campagne, alors que ses parents eux-mêmes avaient vendu, immédiatement après la mort de l’oncle Louis Weil, la propriété d’Auteuil qu’ils avaient héritée de lui. […] Connaître un pays, pour l’écrivain, c’est aller à l’hôtel, de Trouville à Venise, d’Evian à la Place Vendôme. » (Jean-Yves TadiéProust et la société, Gallimard, 2021).

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Le Grand Hôtel de Cabourg

C’est alors que Céleste arrivera dans la vie de Marcel par l’entremise d’Odilon. La jeune fille, grandie dans la famille Gineste de lointaine Lozère, rencontrera Odilon Albaret, voisin de son village natal, et jettera son dévolu – à moins que ce ne fût l’inverse -, sur cet homme, plus très jeune – trente-trois ans -, séduit lui-même par cette belle plante, « bien portante et d’une passivité prometteuse », pressé de se caser avec cette jolie fille de haute stature et de belle allure, loin de la rusticité de ses origines, et de dix ans sa cadette, ce qui n’était pas la moindre des qualités de la future épouse d’un trentenaire.

L’union se fera le 28 mars 1913. Accompagnée d’un télégramme de Marcel Proust lui-même envoyé à Odilon : « Toutes mes félicitations, je ne vous écris pas plus longuement parce que j’ai pris la grippe et je suis fatigué, mais je fais des vœux de tout mon cœur pour votre bonheur et celui des vôtres. Marcel Proust. » Un télégramme d’autant plus touchant pour Odilon qu’à force de lui parler pendant les fréquents trajets en taxi il savait cet homme empêtré dans des ennuis permanents avec son éditeur et accablé de sévères et quotidiens problèmes pulmonaires. Céleste découvrait donc l’existence de cet homme qui allait bouleverser sa vie.

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Céleste et Odilon Albaret © DR

Les jeunes mariés s’installeront à Levallois-Perret dans un appartement triste, sombre et exigu qui tranchera avec la grande et lumineuse maison familiale de Lozère ouverte sur la montagne et l’horizon des Cévennes. Pour éviter à la malheureuse Céleste de se perdre et s’anéantir dans la capitale, Odilon lui servira de guide, et lui fera visiter le Paris populaire, le Paris des beaux quartiers, le Paris des Grands Boulevards où se mélangent « ouvriers en blouse bleue, bourgeois en melon, rapins aux chapeaux démonstratifs, nourrices en bonnets à rubans.»

Et puisque Céleste ne connaît encore personne dans cette immense métropole, pourquoi ne pas lui présenter son client le plus fidèle, lui propose Odilon. Direction Boulevard Haussmann, à l’adresse de Monsieur Proust. L’écrivain décèlera vite chez la jeune mariée l’origine de sa mélancolie : « Votre jeune femme s’ennuie de sa mère, Albaret, voilà tout. » Et « il en connaît un rayon sur le sujet, notre écrivain : à seize ans sur l’album d’Antoinette Faure, à la question « votre idée du malheur ? », n’avait-il pas répondu : « être séparé de maman ? »

Eh bien Marcel, par amitié et compassion pour le jeune couple, confiera à la désœuvrée Céleste, la mission d’aller porter au domicile de quelques amis et relations des exemplaires de Swann « qu’il leur a dédicacés. » Comment refuser ce service au « meilleur client de son mari » ? Et voilà notre jeune femme « partie à la découverte de ce Paris qui lui faisait si peur, très digne sous son petit chapeau noir, assise du bout des fesses sur les coussins du fiacre, elle est la Missionnaire, l’envoyée céleste chargée d’aller distribuer à ses ouailles les Saintes Écritures du Maître. » Et les destinataires, dont elle ignore encore l’importance dans le Paris littéraire et mondain, s’appellent Anatole France, André Gide, Anna de Noailles, Paul Claudel, Gaston Gallimard et bien d’autres encore…

Coup du sort, Nicolas, alors majordome de Marcel Proust, se sent dans l’obligation de trouver un ou une remplaçante pour rester au chevet de sa femme, tombée gravement malade. Qu’à cela ne tienne, Céleste Albaret est déjà un peu dans la place et peut remplir la mission au débotté. Affaire promptement conclue, Monsieur Proust est d’accord et voilà notre Céleste qui se fait un plaisir de rendre ce service ! « Beau travail : tous les pions sont en place sur le grand échiquier du destin » écrit Laure Hillerin.

La tâche n’est pas simple à vrai dire, Marcel Proust n’est pas le commun des mortels. L’homme est asthmatique, respire fumigations sur fumigations, reclus dans une chambre toujours close, fermée d’un lourd rideau de porte qui calfeutre une pièce aux murs couverts de liège, toujours plongée dans une quasi obscurité. Bref, une chambre comme « un caisson isolé du monde. » On n’y pénètre que sur ordre de Monsieur Proust lui-même, alité le plus souvent et noyé dans les quotidiennes inhalations médicinales qui l’apaisent de ses accès de suffocation. À heures régulières et toujours tardives, Céleste doit répondre aux ordres de l’écrivain, et au rituel particulier, – examen de passage imposé -, de la minutieuse préparation de son café, breuvage essentiel à l’écrivain « qui aidait son inspiration à jaillir ». Une tâche à laquelle elle se soumet de bonne grâce. Après avoir été autorisée définitivement et sans contrainte à pénétrer dans la chambre, Saint des Saints de la création littéraire du Maître, voilà donc Céleste introduite plus encore dans la vie quotidienne de Monsieur Proust. Quoi d’étonnant ? Par nature patiente, silencieuse et discrète, toujours éclairée d’un sourire souverain, parfois énigmatique – «Vous êtes ma vraie Joconde » lui dira Proust – la jeune femme gagne aisément la confiance de son prestigieux « employeur » qui finit par lui demander de rester à son service du matin au soir.

Et c’est elle désormais qui ouvrira la porte aux visiteurs la prenant bien souvent pour la maîtresse de maison, « impressionnés par sa prestance et sa robe de soie. » Rien ne les séparera désormais dans la vie quotidienne et Marcel l’emmènera avec elle à Cabourg où elle connaîtra l’enchantement d’une vie de palace, heureuse et fière d’être en ce lieu prestigieux au service d’un homme « estimé, admiré, aimé » qui finira même par l’appeler par son prénom. Céleste et Marcel prennent l’habitude de se promener sur le front de mer, dans une mise d’une parfaite élégance. Un homme et une femme que les badauds prendraient aisément pour un couple de la haute société parisienne en villégiature dans la pimpante station normande !

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La Plage de Cabourg, huile sur toile de René-Xavier Prinet, 1896, 27 x 40,7 cm. Musée des Beaux-Arts de Caen.

Ces deux-là ne se quitteront plus, Céleste régnant désormais sur l’univers domestique de l’écrivain, au gré des déménagements, du boulevard Haussmann jusqu’à la rue Hamelin – dernière demeure de l’écrivain -, avec une autorité faite de finesse, d’intuition et d’affection. « On mesure mieux, dès lors, écrit Laure Hillerinla rare prouesse de Céleste […] qui a su n’exister que sur commande, apparaître comme les génies des Mille et Une Nuits quand il avait besoin d’elle, pour s’évaporer sans bruit pendant ses longues heures de travail ou de repos. » Et aux côtés de Marcel Proust la vie renaît pour Céleste passant des heures à écouter ce fin et merveilleux observateur plein d’humour, lui racontant, le soir venu, force détails de cette comédie humaine du tout-Paris mondain qu’il fréquente dans la journée. Tout comme il peut lui raconter aussi les souvenirs vibrants et la magie de son enfance à Illiers-Combray. Autant de sources d’inspiration couvrant d’innombrables pages d’une œuvre écrite d’un trait de plume serré, enrichies d’ajouts multiples insérés grâce à la judicieuse trouvaille de Céleste qui enchantera Proust, les fameuses “paperolles” collées sur les feuillets de La Recherche. « C’est le plus beau théâtre auquel il m’ait été donné d’assister, se souviendra Céleste dans son Monsieur Proust, il en parlait comme quelqu’un qui serait devenu aveugle et qui aurait si bien enfermé et caressé dans sa mémoire le trésor des détails qu’il voyait,[et] peut vous les restituer mieux qu’un clair-voyant. »

Arrivera la déflagration de la guerre de 1914, un conflit auquel une commission de réforme soustraira Marcel Proust pour d’évidentes raisons de santé, mais qui le mettra dans un épouvantable état dépressif, sachant nombre de ses amis envoyés au front, sous le feu de l’ennemi. Une angoisse redoublée après la disparition d’Alfred Agostinelli, l’ami de cœur, dans un accident d’avion en 1914. La perspective de la mort se fera alors prégnante et permanente. Proust survivra quatre années après la guerre, avec l’idée de plus en plus obsessive d’une fin prochaine – « J’ai failli mourir trois fois dans la journée » se met-il à dire à ses amis -, d’autant plus redoutée qu’il imagine Céleste le quitter avant le trépas. Et c’est à Odilon qu’il dira : « Il faut que vous obteniez d’elle qu’elle reste. Elle est la seule à me deviner avant que j’aie parlé. Dites-lui bien que, si jamais elle partait, je ne pourrais plus continuer à travailler. »

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Marcel Proust à Cabourg, 1896. Rare photographie de l’auteur prise à Cabourg.

La mort arrivera le 18 novembre 1922 et c’est Reynaldo Hahn qui préviendra les amis, « Reynaldo, le frère jumeau, son amour de jeunesse devenu son plus fidèle ami – le seul avec Céleste ayant accès à l’intimité de la chambre inviolable. »

De retour à son appartement de Levallois, Céleste plonge dans un abyssal chagrin et l’écrit à Violet Schiff, une amie elle aussi chère au cœur de Proust, dans une lettre parfois maladroite et fautive, mais si juste et sensible : « Je ne savais pas tant l’aimer et lui être aussi attachée. Il m’avait souvent dit que j’étais la personne qu’il aimait le mieux, mais je le lui rendais largement, car depuis qu’il n’est plus là pour remplir mes heures comme il m’en avait donné la douce habitude, la vie m’est infernale, insupportable. Oui, chère Madamec’est un grand privillège un immense comme vous le dites, d’avoir pu dire vivre auprès de cet être unique rare délicieux, et ces années passées à côté de Monsieur remplirons le reste de mes jours, car je ne pourrais que vivre de souvenir avec lui dans une tristesse affreuse ».

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Céleste Albaret dans la chambre reconstituée de Marcel Proust

Céleste, de vingt ans la cadette de Marcel Proust, lui survivra jusqu’au milieu des années quatre-vingt, non sans avoir vécu une deuxième et grande solitude affective et sociale entre les deux guerres, conséquence d’une indifférence grandissante des milieux littéraires parisiens pour l’œuvre du Maître, plus attirés désormais par les combats politiques dont s’emparent Malraux, Sartre ou Aragon qui, lui, se déchaîne : « Je ne crois pas qu’il y ait à notre époque un bluff mieux caractérisé, une escroquerie plus patente que le cas Proust. Ce qui s’appelle la pensée proustienne demande à être serré de près ; on s’aperçoit alors que c’est un bavardage de concierge ».

Les années cinquante voient malgré tout la renaissance littéraire et éditoriale de l’écrivain, publié désormais dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade » en 1954 avec une lumineuse préface d’André Maurois, sortant ainsi Proust d’un injuste purgatoire. Céleste Albaret prendra elle aussi la plume pour témoigner de ce que fut sa vie auprès de Monsieur Proust dans des entretiens enregistrés et retranscrits par l’écrivain Georges Belmont. « L’interrogatoire a duré près de six mois et Céleste a parlé en toute liberté » précisera-t-il. À charge pour lui de mettre en forme, sous le regard attentif de Céleste qui veille à l’exactitude de ses propos. « Les dix années de Proust pour moi c’est une vie, tout a été flamboyant de rencontres magnifiques. […] Je pense que dans sa nuit et son silence, il avait une espèce de méditation constante sur son œuvre. » Quelle meilleure perception instinctive et intuitive sur le processus de création de la part d’une femme bien peu instruite mais tellement intelligente et fine !

À la sortie du livre, à l’automne 1973, le texte déplaît prodigieusement à certains écrivains des cercles parisiens, Claude Mauriac en tête : « On a lu et écrit pour Céleste. Cela donne du Marcel Proust pour analphabètes. » Frantz-André Burguet, invité chez Bernard Pivot, en rajoute sur l’inauthenticité du récit à ses yeux : « Proust lui cache tout, comme on cache tout à sa maman. » Eh oui, « si les domestiques se mettent à écrire, où allons-nous ? » Angelo Rinaldi se mêlera aussi au chœur des esprits chagrins et malveillants. Seuls, ou à peu près, les Anglo-Saxons y verront une source précieuse d’études et d’analyses de l’œuvre proustienne.

Disparue à près de quatre-vingt treize ans, le 25 avril 1984, d’un emphysème pulmonaire, comme Marcel Proust, Céleste Albaret fut la seule femme, à partir de 1914, du cercle le plus intime de l’écrivain. Les exégètes de l’œuvre s’accordent à dire, rappelle Laure Hillerin, qu’elle fut l’une des sources du personnage d’Albertine dans La Recherche.


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