Charlotte et son Jules (1958) / Jean-Luc Godard

                      


Jean-Luc Godard – Avant À bout de souffle (1955 – 1958)  Avant À bout de souffle, Godard réalise cinq courts-métrages avec un matériel similaire, c’est-à-dire en 16mm, sans prise son directe et, de fait, avec les dialogues rejoués en post-synchro. Si d’un point de vue technique c’est la même chose, on peut se demander si le résultat est déjà représentatif d’un style Godard. OPÉRATION BÉTON, 1955 (4/10) operation-beton Dans son premier court-métrage, Godard se concentre sur la phase bétonnage de la construction du barrage de la Grande-Dixence, en Suisse. Les plans sont tournés fin mai 1954 par le chef-op Adrien Porchet, cinéaste de guerre qui n’a plus grand-chose à filmer depuis 45, tandis que Godard s’occupe du montage et de la voix-off. En à peine 17 minutes, petite prouesse, Opération Béton arrive à être ennuyeux. Passé l’amusement qu’on peut trouver dans le fait de voir Godard s’attaquer à un tel sujet, on reste dubitatif face à ce maladroit éloge à la modernité. Car c’est bien de ce dont il s’agit : on se focalise sur les mouvements de machines, sur les merveilles de mécanique qui se mettent en marche ; parallèlement, Godard, en off, qualifie ces turbines de prodigieuses, d’extraordinaires, de phénoménales. Et quand l’ouvrier est filmé, on le met sans problème au même niveau que les engrenages qui font tourner les moteurs – c’est assez drôle à voir quand on sait avec quelle fièvre le réalisateur se lancera dans les expérimentations communistes une dizaine d’années plus tard. Le gros souci avec Opération Béton, c’est qu’on ne sait jamais quelle est la quantité de sarcasme et de sincérité. Que Godard admire ces engins impressionnants, on veut bien le croire, c’est un cinéaste résolument moderne qui essaie toujours d’être en phase avec l’époque qu’il filme. Mais quand on voit qu’il utilise un joli morceau bucolique de Bach pour accompagner ces images mécaniques, on sent pointer l’ironie. Aussi, il débite son texte exalté avec un ton monotone et par le biais d’une prise son très mauvaise (trop mauvaise pour que ce soit uniquement la faute de l’usure si elle est devenue indistincte aujourd’hui). S’il est très probable que ces deux problèmes techniques soient dues à la timidité d’un côté et au manque de moyens de l’autre, je préfère penser que ce sont des aspérités volontaires, visant à créer du décalage, et donc de l’ambiguïté, et donc de la complexité : Godard joue l’enthousiasme avec indifférence et utilise un moyen technique qui ne marche pas dans un documentaire qui admire l’efficacité des moyens techniques ! On n’arrête pas de penser, en regardant Opération Béton, à un film similaire mais autrement plus réussi : Le Chant du Styrène d’Alain Resnais (1958). Resnais délègue – c’est Raymond Queneau qui écrit et Pierre Dux qui lit – et prend des partis beaucoup plus fermes, d’où un court-métrage plus précis, plus maîtrisé et, au bout du compte, plus beau. UNE FEMME COQUETTE, 1956 theo van ryssenberghe femme au miroir Theo Van Ryssenberghe, Femme au miroir. 1907. Godard adapte cette fois-ci une nouvelle de Maupassant, Le Signe, en lui donnant un cadre contemporain. Ça raconte, grosso modo, l’histoire d’une jeune femme qui, faisant la belle à sa fenêtre, est forcée de coucher avec un passant par crainte d’être accusée de racolage sur la voie publique. Le tout est joué, en plus d’une petite apparition de Godard lui-même, par deux acteurs amateurs qui n’ont rien tourné avant et ne tourneront plus jamais après. On peut noter que cette affaire de prostitution sur un malentendu, c’est plutôt un pitch qu’on aurait vu dans les mains de Rohmer. Et c’est tout ce que je peux vous dire : je ne l’ai jamais vu, le film est introuvable, il semblerait que seuls quelques vieux ciné-clubs en aient une copie. CHARLOTTE ET VÉRONIQUE OU TOUS LES GARÇONS S’APPELLENT PATRICK, 1957 (6/10) tous les garçons s'appellent patrick Charlotte et Véronique est une sorte de cross-over entre deux courts-métrages de Rohmer, Présentation ou Charlotte et son steak (1951) et Véronique et son cancre (1958). Ces deux courts sont des vignettes pas vraiment narratives qui se concentrent sur des jeunes femmes modernes et des choses très pragmatiques – la cuisson d’un steak, des cours du soir – dans un dispositif de mise en scène très simple. Charlotte et Véronique, cela dit, est un peu plus sophistiqué que ses prédécesseurs : le film, écrit par Rohmer, joue le jeu du vaudeville et raconte comment, dans la même journée, les deux amies, chacune de leur côté, se font embobiner par un même séducteur, jusqu’à ce qu’elles comprennent que leur Patrick respectif est un seul Patrick. Précisons au passage que Patrick est incarné par Jean-Claude Brialy, qui va traîner un long moment chez les cinéastes de la Nouvelle Vague, avant de se diriger vers un cinéma plus mainstream et de faire la carrière qu’on connaît. Si le canevas de Charlotte et Véronique fait très Rohmer, les dialogues mêlant banalités et bon mots, la direction d’acteurs très bavardée et la réalisation enlevée ressemblent, au contraire, déjà beaucoup aux premiers longs-métrages de Godard. Il en sort un film assez frais et divertissant, qui esquisse l’esthétique d’À bout de souffle sans en avoir la profondeur. UNE HISTOIRE D’EAU, 1958 (8/10) une histoire d'eau godard « Une étudiante essaye de gagner Paris en traversant des zones inondées. Elle est prise en stop par un jeune homme (Jean-Claude Brialy) qui entreprend de la draguer. » : c’est tout. En tout cas, c’est tout ce que le film raconte. Au-delà de ce pitch minimal, Godard tente plein de choses nouvelles et s’affirme. Co-écrit avec et tourné par Truffaut, Une histoire d’eau est l’occasion pour Godard, chargé du montage, de réellement commencer à expérimenter : – La voix-off, très littéraire, est bourrée de références explicites ; ces citations sont très diverses et on peut tour à tour tomber sur de l’évident – Balzac, Baudelaire – et sur du très pointu – Raymond Chandler, Charles Blondin (« si vous ne savez pas qui est Blondin, tant pis » dit le film). Ce réseau énormément dense de clins d’oeil deviendra un motif récurrent dans l’oeuvre du cinéaste. – Autre élément important ici et voué à devenir récurrent : Godard n’arrête pas de nous faire sortir du film. Les images de l’étudiante, par exemple, sont entrecoupées par des plans aériens courts, rythmés par un morceau de percussions rapide – ça n’a rien à faire là et pourtant Godard utilise ce procédé une bonne dizaine de fois en douze minutes. Quant à la voix-off, elle est totalement imprévisible : elle peut passer d’un instant à l’autre du parlé au chanté, elle peut tout à coup se taire pour laisser place, le temps d’un ou deux mots, à la voix de Brialy, elle peut parler de ce qu’on voit à l’écran comme elle peut parler de tout autre chose, elle peut décider d’arrêter le film en cassant toute illusion narrative pour s’écrier « Sachez que c’est un film de François Truffaut et Jean-Luc Godard, Michel Latouche a signé la photo et Roger Fleytoux dirigé la production au nom de Pierre Braunberger. En hommage à Mac Sennet, pour les Films de la Pléïade, numéro de censure 21-69.6. Voilà, mesdames messieurs, c’est la fin. » De même, la voix-off ne cesse de renvoyer le spectateur à son statut de spectateur en lui adressant directement la parole ou en faisant des méta-références à la situation – on pense notamment au moment où elle fait une digression pour parler de digression, en racontant une anecdote où Aragon fait une digression pour parler de digression. Pour résumer, Godard fait tout pour que le spectateur n’oublie jamais qu’il est en train de regarder un film. – Pour autant le film ne cherche pas à être pénible (et d’ailleurs ne l’est pas) : la destruction de la magie construit une autre magie. Le montage, discipline dans laquelle Godard se montre souvent génial, ne respecte pas la convention pour mieux être musical et se laisser surprendre par ce qu’il peut se passer quand le son raconte autre chose que l’image. Du reste, Une histoire d’eau, virevoltant et ludique, partage un enthousiasme communicatif ; c’est aussi la preuve que la série Bref., dont beaucoup vantent l’originalité formelle, n’a absolument rien inventé (même pas le Bref conclusif !). CHARLOTTE ET SON JULES, 1958 (6/10) charlotte et son jules godard Comme son nom l’indique, ce court-métrage est un nouvel opus de la série des Charlotte/Véronique. Cette fois-ci, on nous met en scène une sorte de blague : Charlotte retourne chez son ex, qui pense qu’elle vient le reprendre et se met alors à lui débiter un discours à base de reproches et d’élans d’amour successifs – finalement, après avoir laissé parler le jeune homme pendant dix minutes, Charlotte déclare qu’elle venait juste récupérer sa brosse à dents, la prend et sort. Point important : c’est la rencontre entre Belmondo et Godard, qui a trouvé l’acteur très prometteur dans Un drôle de dimanche de Marc Allégret et s’en empare. Dans Charlotte et son jules, on n’entendra cependant pas la véritable voix de Belmondo : il y est doublé par Godard, doublage qui crée une impression étrange puisque les deux types ont des voix bien reconnaissables. Il est impossible de ne pas penser en le regardant à À bout de souffle puisqu’on y retrouve un dispositif équivalent à celui de la partie « chambre » du long-métrage : Belmondo déverse un flot de paroles misogynes à une demoiselle aux cheveux courts et au visage fin, qui ne l’écoute pas et du coup valide en partie ce qu’il dit sur la futilité des femmes, pour vaguement essayer de la convaincre de se remettre avec lui. On peut aussi penser au Mépris quand le garçon parle de sa première fois avec Charlotte, la décrivant nue, en train de se regarder dans le miroir et de demander si elle est jolie. On note aussi l’apparition dans la liste des références explicites de Godard des références cinématographiques. Dans Une histoire d’eau, toutes les citations sont littéraires ou historiques. Ici, on commence, en plus d’en faire, à parler sans détour de cinéma : « Et d’ailleurs, pour quoi faire, du cinéma ? Je trouve ça déshonorant, déshonorant et démodé. C’est vrai, qu’est-ce que c’est le cinéma ? Une grosse tête en train de faire des grimaces dans une petite salle. Il faut être con pour aimer ça ! Mais si, je sais ce que je dis, le cinéma, c’est un art illusoire. Le roman, la peinture : d’accord. Mais pas le cinéma ! » ; « Tu aurais beau me supplier, je ferais semblant de ne pas entendre. Comme – comme cet acteur, quand – quand – quand Simone Simon lui dit qu’elle va se jeter par la fenêtre. Je ne sais plus dans quoi c’est… – C’est dans le film de Max Ophuls. » Charlotte et son jules fait une synthèse des deux courts précédents tout en préfigurant ce qui va suivre de manière assez drôle et légère. Si vous n’avez qu’un quart d’heure devant vous et que vous avez irrémédiablement besoin d’un shoot de Godard, il vaut mieux malgré tout regarder Une histoire d’eau, bien plus virtuose.Gibet Gibet

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