La conservation des ruines traumatiques, un marqueur ambigu de l'histoire urbaine



MAARTEN VAN HEEMSKERK 

 

Introduction : le sort des ruines

1Pour l’Unesco, une ruine est « une construction qui a perdu une part si importante de sa forme et de sa substance originelles, que son unité potentielle en tant que structure fonctionnelle a aussi été perdue » (Feilden, Jokilehto, 1993). Objet bâti non fonctionnel, la ruine [1][1]On n’utilisera ici que le terme « ruines », plus générique et… n’est pas bienvenue dans la plupart des villes d’aujourd’hui, où l’efficacité des circulations et des productions semble primer. En conséquence, les ruines sont souvent détruites, effacées du milieu urbain. Pourtant, les ruines possèdent des fonctions bien réelles, en particulier identitaires ; et, dans certains cas, les acteurs de l’aménagement urbain ont décidé de les maintenir, de les préserver, voire de les mettre en valeur.

2Historiquement, les ruines étaient considérées avant tout comme des réservoirs de matériaux de construction ; ce n’est qu’au xviii e siècle que leur valeur culturelle commence à être perçue, à la faveur de mutations sociales, politiques et économiques remettant en question les identités traditionnelles (Pinon, 1991). Au siècle suivant, la question du sort des ruines fait l’objet d’intenses débats, entre les théories de Viollet-le-Duc (qui prône la restauration intégrale) et de Ruskin (pour qui la restauration est la pire forme de destruction d’un monument), jusqu’à ce que des courants plus récents fassent la synthèse (Camillo Boito) et que finalement, au milieu du xx e siècle, soient reconnues au niveau international des règles concernant la reconstitution et la restauration. C’est ainsi que la reconstitution, c’est-à-dire la reconstruction d’un bâtiment détruit, est formellement interdite sur la base d’arguments scientifiques et esthétiques lors de la conférence d’Athènes de 1931, ce que confirme la Charte de Venise en mai 1964 : « Tout travail de reconstruction doit être exclu a priori » (article 15). Ces principes sont précisés dans les théories de Cesare Brandi (1963), pour qui il n’est ni normal, ni respectueux de l’histoire et de l’art, de reconstruire tel quel un monument écroulé, ou de reconstituer une ruine. Toutefois, presque toutes les théories de la restauration font encore débat, sans doute par essence, s’agissant d’actes d’ordre culturel et identitaire. En outre, depuis deux décennies, les débats sur la gestion des bâtiments détruits ou endommagés ont été réinvestis et relancés par le biais de la question des risques et des catastrophes et de leur corollaire, ce que les écologues et les physiciens, puis les géographes américains, ont appelé la résilience [2][2]La résilience, est à la fois une propriété et un processus, qui… (Vale, Campanella, 2005). Nous verrons que les choix de conservation des ruines peuvent participer à la résilience urbaine, et plus généralement constituent des instruments de gestion du risque.

Ruines lentes et ruines violentes

3En réalité, il convient de distinguer entre plusieurs types de ruines, en fonction de leur origine : celle-ci détermine en grande partie le message véhiculé par la ruine, et donc, par ricochet, les choix de gestion qui seront faits par rapport à cet objet spatial. Nous reprenons à notre compte la distinction que faisait Victor Hugo [3][3]Victor Hugo différenciait déjà les ruines patinées par le temps…, entre deux grands types de ruines, que l’on appellera pour notre part ruines « lentes » et ruines « violentes » (ou « traumatiques [4][4]Une ruine violente n’est pas obligatoirement traumatique :… »). Les premières sont l’aboutissement de processus historiques longs et sont liées à l’action cumulée du temps, des hommes et d’événements variés. Les ruines violentes, auxquelles nous nous intéresserons ici, sont consécutives à des événements plus ponctuels, plus ou moins destructeurs, à différentes échelles. Elles sont la matérialisation spatiale d’une discontinuité temporelle : les ruines traumatiques sont issues d’aléas violents, guerres, tremblements de terre, mais aussi explosions accidentelles, inondations, incendies, entre autres (Sauvageot, 1995, p. 59). Nous montrerons que, malgré cette diversité des aléas à l’origine des ruines traumatiques, les messages et les dynamiques qui en résultent sont progressivement devenus assez similaires. Pour reprendre la terminologie d’Aloïs Riegl (1984), les ruines lentes sont porteuses d’une valeur d’ancienneté, tandis que les ruines traumatiques, plus récentes et douleureuses, font appel à la valeur historique des monuments. Bien entendu, dans de nombreux cas, les ruines violentes se transforment peu à peu en ruines lentes ; nous verrons alors que c’est par l’aménagement urbain et la présentation de la ruine qu’il est possible de distinguer les ruines lentes des ruines violentes anciennes souvent patrimonialisées.

4En milieu urbain, les ruines violentes sont des cicatrices, qui évoquent une crise passée sur différents plans : le tissu urbain est brutalement rompu, la circulation est modifiée, la fonctionnalité de l’espace est interrompue, l’identité symbolique et spatiale doit intégrer une distorsion plus ou moins importante. Les habitants de la ville, ou les individus de passage, se heurtent à cette rupture urbaine, qui pose question. Les ruines, en milieu urbain, peuvent choquer l’observateur, et sont porteuses de messages dont le sens est délicat à manipuler. Les ruines lentes suggèrent la conscience du temps qui passe, de l’action historique des hommes (tant positive – l’architecture du passé – que négative – l’incurie, la destruction), de l’évolution en quelque sorte normale de la ville. Une ruine traumatique rappelle, de son côté, un événement violent et souvent douloureux. Ce contraste produit deux attitudes opposées par rapport à la conservation [5][5]Nous parlons ici de la gestion des ruines, donc d’une action… de la ruine.

5Pour une ruine lente, signe de passage du temps, il n’est pas logique de les conserver hors du temps, de les soustraire à l’action du temps. Deux options opposées apparaissent alors plus pertinentes : soit les acteurs de la ville font revivre la ruine, en la réutilisant, en la transformant, ce qui, historiquement, a été le sort de la très grande majorité des ruines urbaines (Federici, 2008) ; soit on laisse mourir la ruine, la végétation s’infiltrer, le sol s’enfoncer, les pierres tomber, ce qui est considéré par certains théoriciens comme la vocation normale de la ruine (Stanford, 2000). En revanche, pour une ruine traumatique, le registre de l’intervention est très différent : il s’agit de faire considérer un événement douloureux et ses conséquences ; d’entretenir la mémoire de la catastrophe, dans un but qui peut être la prévention d’un risque potentiel (guerre, séisme…). Dans ce cas, l’action logique est de préserver la ruine telle quelle, pour éviter qu’elle ne devienne petit à petit une ruine lente, et que le message ne perde sa force initiale. Certes, la question philosophique est tout de même posée : même les ruines violentes, ne peut-on pas les laisser mourir ? Doit-on forcer les sociétés à se souvenir ? Les acteurs de l’aménagement urbain se retrouvent face au paradoxe du traumatisé, qui implique de choisir entre deux options terribles : se souvenir de l’horreur, ou bien l’oublier [6][6]En matières de ruines, ce paradoxe du traumatisé est…. La gestion de la ruine traumatique urbaine pose cette question : faut-il mettre les habitants face à leur douleur, ou bien essayer d’effacer la plaie ? La réponse à cette question a connu au xx e siècle un changement radical : la Seconde Guerre mondiale, en particulier, a produit une volonté, étonnamment homogène dans le monde, de conserver des ruines en mémoire de l’horreur de la guerre.

Historique de la conservation volontaire des ruines en milieu urbain

6Il faut distinguer l’intérêt pour les ruines et l’idée de leur conservation volontaire, en particulier s’agissant de ruines traumatiques. La naissance, au xv e siècle et en Europe, d’un culte patrimonial tourné essentiellement vers les monuments antiques, ne concerne pas les autres ruines, « largement considérées comme des ‘‘sites naturels’’ utilisables selon des critères purement techniques. Une ruine, c’est d’abord une masse de maçonnerie dans laquelle on peut tailler, sur laquelle on peut construire » (Pinon, 1991). D’après Pierre Pinon, la valeur culturelle des ruines commence à être perçue au xvi e siècle, mais ce n’est qu’à la fin du xviii e siècle que cette valeur culturelle devient plus forte que la valeur utilitaire. De manière un peu décalée, Sophie Lacroix date la naissance de cet intérêt pour les ruines des années 1740, « lorsque s’affirme pour l’homme lucide du xviii e siècle qu’il ne peut plus concevoir une bienveillance universelle » (Lacroix, 2007, p. 15). Cet intérêt serait le corollaire de la « crise de la conscience européenne ». Les bouleversements sociaux et spatiaux extrêmement rapides engendrés notamment par les révolutions industrielles, remettent en question les identités traditionnelles. L’engouement pour les ruines connaît en tout cas une forme d’apogée un peu plus tard, dans l’exaltation romantique des vestiges et l’esthétisation des catastrophes naturelles, dans les lettres et les arts picturaux.

7Parallèlement, la pensée de la conservation du patrimoine évolue rapidement ; des monuments antiques, elle s’élargit à d’autres formes artistiques, issues d’autres pays et d’autres époques, pour inclure les monuments plus récents, y compris les ruines autres que les ruines grecques et romaines. C’est alors que se développe, à partir du milieu du xix e siècle, l’idée de la conservation volontaire d’une ruine récente, éventuellement traumatique. L’idée, d’abord esthétique puis politique, est relativement iconoclaste, car jusqu’alors les ruines récentes et violentes étaient considérées comme marqueurs d’un désordre social, et c’était la reconstruction, avec effacement des traces de destructions, qui symbolisait la bonne gestion du risque et la résilience de la société.

8Le contexte, au milieu et à la fin du xix e siècle, est aussi celui de la planification urbaine naissante en Europe et aux États-Unis, marquée par une effervescence théorique et par d’intenses débats, dont certains portent sur la place des ruines (on pense bien entendu à l’opposition à ce sujet entre Viollet-le-Duc et Ruskin). Plus tard encore, après la Première Guerre mondiale, la ville, comparée à un organisme vivant, devient, dans la lignée du succès de la psychanalyse, le lieu d’événements traumatiques, dont les ruines sont des traces, à traiter délicatement. À la fin du xx e siècle, l’historien de l’art Paolo Marconi affirme ainsi que les ruines, « avec les problèmes qui les accompagnent (infections biologiques, structures croulantes, perte de la forme), sont certainement les métaphores les plus parlantes du squelette humain et constituent donc la représentation par excellence de la mort, de la disparition totale et par conséquent de l’oubli définitif. C’est justement, cet oubli que l’on désire éviter lorsque l’on considère que le monument est une œuvre digne de perdurer pour le message qu’il contient, et que nous voulons transmettre à notre descendance » (Marconi, in Sauvageot, 1995, p. 58). L’invocation des métaphores anatomique et psychanalytique devient courante, même si elle doit être nuancée, comme l’explique en particulier Françoise Choay [7][7]On se réfère surtout à une série d’interventions de Françoise….

9En Europe, quelques rares exemples, avant le xix e siècle, sont des précurseurs de la conservation des ruines traumatiques urbaines dans un objectif de mémoire, voire de prévention du risque : c’est le cas de l’église du couvent des Carmes à Lisbonne, conservée après le tremblement de terre de 1755. Le cas est exceptionnel par bien des aspects.

10Un siècle plus tard, aux États-Unis, les ravages de la guerre de Sécession alimentent des débats sur la place à accorder aux ruines : ces traces des violences de la guerre sont-elles utiles, douloureuses, ambiguës ? Pour les Américains, c’est la première fois que leur territoire est en ruines ; le choc est considérable, et exploité politiquement [8][8]Le Getty Institute a consacré une exposition aux ruines et à…. Le même débat, également intense, agite Paris dans les années 1870, à propos de monuments symboliques, à portée hautement politique : faut-il reconstruire les Tuileries incendiées ? l’Hôtel de ville ? Faut-il conserver les ruines pour dénoncer éternellement les massacres de la Commune ? (Fournier, 2008).

11Par la suite, une des premières tentatives de mise en œuvre de cette idée se situe en Sicile, en 1908 : depuis un tremblement de terre ravageur, suivi d’un raz-de-marée encore plus dévastateur, la cathédrale de Messine est détruite. Un intense débat se tient alors, et une partie des théoriciens (dont Gustavo Giovannoni [9][9]Les idées du professeur d’architecture italien Gustavo…) propose de conserver les ruines en l’état, pour que la population se souvienne de la catastrophe et développe une culture de la prévention du risque. La proposition n’est finalement pas retenue. Le même genre de débat, avec la même décision finale, a lieu pour divers monuments après la Première Guerre mondiale, par exemple pour la cathédrale de Reims (André, 1986).

12C’est en réalité à la suite des destructions immenses de la Seconde Guerre mondiale, que la conservation volontaire des ruines traumatiques connaît des applications nombreuses, dans des pays aussi différents que le Japon, l’Australie, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne ou la France. De la mairie de Darwin en Australie au village d’Oradour-sur-Glane, en passant par la cathédrale de Coventry, l’église du Souvenir à Berlin, l’église Saint-Nicolas de Hambourg ou le dôme d’Hiroshima, les acteurs de la reconstruction ont voulu conserver des traces spatiales des destructions, le plus souvent en mémoire de l’horreur, en hommage aux victimes, et comme autel à la paix – buts en fait distincts, et non exempts d’ambiguïtés. La Seconde Guerre mondiale constitue un tournant majeur dans la théorie et la pratique du traitement des ruines.

13La conservation volontaire des ruines dues à des événements violents autres que les guerres n’a pas connu, si l’on peut dire, le même succès ; mais on en trouve des exemples très variés, dans des lieux très différents : par exemple, à Macao, les Portugais puis les Chinois ont conservé la façade encore debout de l’église Saint-Paul, détruite par un incendie en 1835 (photo 1). À Avignon et à Rome, les municipalités ont conservé et patrimonialisé des arches de ponts détruits par des crues majeures du Rhône et du Tibre. Toutefois, dans ces trois cas anciens, le message patrimonial et esthétique de la ruine est plus accentué que celui qui rappelle la catastrophe. En revanche, à Gémone, dans la région italienne du Frioul, la municipalité a volontairement conservé les ruines de l’église Sainte-Marie-des-Anges, en plein cœur de la ville détruite par le séisme de 1976, comme mémoire de la catastrophe et avertissement pour l’avenir (photo 2). La mairie de Darwin, en Australie, a été partiellement détruite par des bombardements pendant la Seconde Guerre mondiale, mais des cyclones sont venus parachever la destruction dans les années 1970, et les ruines actuelles, préservées, témoignent de ces deux catastrophes.

Photo 1
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Photo 2
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Conserver les ruines pour prévenir le risque futur

14La majorité des exemples de conservation volontaire de ruines traumatiques témoignent d’une volonté au moins partielle de prévention d’un risque futur. Les traces conservées d’un événement catastrophique éveillent la conscience du risque : les ruines posent question, elles témoignent d’une catastrophe, et imposent à l’observateur une réflexion sur le risque encouru. Le rapport aux ruines, en cela, a considérablement évolué en quelques décennies : « La tradition romantique nous a habitués à une vision des ruines où le rêve l’emporte sur la réalité. Les paysages d’Hubert Robert, les récits des voyageurs-archéologues du xix e siècle ont conforté cette image. Aujourd’hui, le goût de l’histoire, la vulgarisation des travaux historiques, la passion pour les « chefs d’œuvre en péril » ont fait naître une autre approche de la ruine. Le visiteur veut comprendre ce qu’il voit, identifier la fonction des monuments dont ne subsistent plus que des fondations ; en un mot, dépasser l’impression sentimentale pour atteindre la compréhension » (Gauthier, Boiret, 1991, p. 31). Les ruines interrogent encore plus l’observateur lorsqu’il s’agit de ruines violentes en milieu urbain, et qui contrastent avec l’aménagement du reste de la ville. Le visiteur s’arrête devant la ruine et veut comprendre son histoire ; il peut être amené à réfléchir au risque et à la catastrophe.

15Le géographe et paysagiste américain John Brinkerhoff Jackson souligne cette interpellation, ce message de la ruine, de manière surprenante, mais évocatrice. Après un bref développement sur l’église du Souvenir de Berlin, « ruine énorme, sans grâce et sans pittoresque, mais qui, pour cette raison même, agit comme un rappel puissant de la Seconde Guerre Mondiale, et dont le message ne se laisse pas facilement oublier », il compare les ruines avec les rappels de factures impayées, « sur papier jaune », par les compagnies de téléphone : « de bonne ou de mauvaise grâce, nous attrapons notre carnet de chèques pour acquitter notre dû et éviter ainsi de nouveaux désagréments » (Jackson, 2005, p. 142).

16Le registre de la douleur n’est pas beaucoup étudié en géographie ; il l’est plus en sociologie, dans le cadre de travaux sur la perception des risques et des catastrophes. Pourtant, la mémoire douloureuse d’une catastrophe est un facteur déterminant des politiques urbaines. La trace d’un passé immédiat et douloureux est difficilement soutenable : les populations traumatisées désirent le plus souvent effacer la ruine, soit en reconstruisant à l’identique le bâti détruit, soit en passant le plus rapidement possible à autre chose, en construisant un nouveau bâtiment, quitte à l’associer à un mémorial. Henri-Pierre Jeudy, sociologue, évoque ce processus de la façon suivante : « Les catastrophes naturelles ou industrielles ne cessent de modifier les paysages, elles engendrent une métamorphose constante des territoires et les ruines qu’elles laissent derrière elles, semblent plutôt susciter l’horreur qu’une perception esthétique ou qu’une représentation souveraine de la transmission des mémoires collectives. On dit bien que le désastre ne ‘‘doit’’ pas s’oublier, mais les traces qu’il a provoquées sont rapidement effacées pour démontrer la volonté de survivre. » (Jeudy, 1991, p. 49).

17Il faut souligner ici la différence fondamentale entre la ruine comme souvenir et le mémorial, bâtiment construit dans un but de mémoire ; distinction qui évoque celle que fait Françoise Choay entre le monument et le monument historique (Choay, 1992). Les bâtiments construits ne suscitent pas tout à fait les mêmes questions que les ruines ; leur message peut être assez différent. Ainsi, les monuments aux morts véhiculent la mémoire d’une catastrophe de manière douloureuse, mais au travers d’un message parfois ambigu. Henri-Pierre Jeudy l’exprime de la manière suivante : « Il ne s’agit pas seulement de lutter contre l’oubli, mais de donner un sens posthume à la mémoire du mort, un sens qui reste toujours susceptible d’être actualisé. » Si ce sens peut avoir la « vocation conjuratoire » d’un « plus jamais ça » (Jeudy, 2001, p. 92), dit-il à propos du mémorial de Hiroshima, et mettre en avant un idéal de paix, ce n’est pas toujours le cas. Très souvent, comme en témoignent les inscriptions, ces monuments privilégient l’exaltation de la fierté nationale plutôt que l’appel à la paix. Certains monuments aux morts expriment la haine de l’ennemi. Ce sentiment de haine ou de fierté nationale est exploité pour diluer celui de la douleur. On notera toutefois que l’ambiguïté du message d’un mémorial n’est pas l’apanage des monuments aux morts, puisqu’on la retrouve dans certains débats concernant la reconstruction de certains monuments détruits. Ce fut le cas après la Première Guerre mondiale à Reims quand, à propos de l’éventuelle conservation, telle quelle, en ruines, de la cathédrale, le débat d’intellectuels et d’artistes vit fleurir des arguments de ce type : « vous n’avez qu’un droit, qu’un devoir, c’est de conserver ces ruines à notre admiration, à notre douleur, à notre haine qui viendra s’y alimenter, s’y renouveler de génération en génération » (Revue des Deux Mondes, citée par Christian Dupavillon, in Sauvageot, 1995, p. 75). Cependant, cette position n’a pas été retenue, ce qui constitue une différence très substantielle avec les monuments aux morts. L’ambiguïté du message est aussi illustrée par une forme en quelque sorte intermédiaire entre la ruine et le mémorial, assez répandue, comme l’explique Jacques Sauvageot : « Parmi ces commémorations, la pratique la plus courante consiste en l’idée de laisser ‘‘sur place’’, là où la bombe explosa, ou encore là où le bombardement eut lieu, un témoignage tangible des coups de canon, à l’image des boulets encastrés dans le mur défensif de Pierrefonds ou dans les Murailles Auréliennes. Ce sont au fond des médailles du Mérite, épinglées sur la poitrine de la collectivité urbaine qu’elle accepte même lorsqu’elles sont incongrues ou d’une époque révolue. » (Sauvageot, 1995). Ces « médailles du mérite » soulignent la fierté nationale plutôt que la culture du risque ; mais ici encore, la différence est substantielle, entre des traces ponctuelles, spatialement limitées, et les ruines d’un bâtiment détruit et donc non fonctionnel. Les exemples donnés sont significatifs : les impacts de balles ou d’obus dans des murs non détruits ne font pas perdre sa fonction au bâtiment ou au mur, et au contraire évoquent plutôt la résistance, la victoire face à une attaque.

18Pour approfondir la différence entre ruines et mémorial, on pourra aussi arguer, de manière toutefois plus circonspecte, que la puissance évocatrice et émotionnelle des ruines est supérieure à celle d’un mémorial. Le mémorial, construit après le désastre, est plus facilement accepté par la population, précisément parce qu’il n’est pas une plaie vive, et le message est moins puissant. De surcroît, quand l’édifice ruiné présentait une valeur architecturale et artistique, ses vestiges acquièrent une valeur particulière, au point que Diderot (1995, p. 348) pouvait dire : « Il faut ruiner un palais pour en faire un objet d’intérêt ». Plus poétiquement et plus récemment, Louis I. Kahn (2005) écrit : « Un bâtiment en cours de construction n’est pas encore en servitude. Il est si anxieux de l’être qu’aucun brin d’herbe ne peut pousser à son pied, si haut est l’esprit de l’existence qu’il désire. Quand il est achevé et en service, le bâtiment veut dire : “Regardez, je vais vous raconter comment j’ai été fait.” Personne n’écoute. Chacun s’affaire à aller de pièce en pièce. Mais, quand le bâtiment est en ruine et libéré de sa servitude, l’esprit émerge disant la merveille qu’un bâtiment ait été construit. ». Dans un autre registre, qui illustre l’ambiguïté du message des ruines, on peut rappeler que sous le régime nazi, l’architecte Albert Speer prônait, pour édifier les bâtiments du iii e Reich, la pierre et la brique, parce qu’elles vieillissent mieux que le béton armé. Les constructions se seraient alors transformées en vestiges colossaux témoignant de la grandeur du Reich (Ferranti, 2005).

19L’histoire de la Frauenkirche de Dresde illustre la complexité des liens entre mémoire et prévention du risque : elle a été maintenue en ruines pour témoigner de la catastrophe des bombardements de la ville à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis a été reconstruite telle qu’elle était avant sa destruction, quand le bénéfice tiré du message a été considéré comme inférieur au coût de la conservation de la ruine pour la collectivité (Voisin, 2009). Christian Dupavillon résume de la façon suivante les enjeux soulignés par cet exemple de « l’église des femmes » : « Cette église, devenue un champ de pierres à la suite des bombardements, est le monument de la ville contre la guerre. […] Pour de simples raisons économiques, on va reconstruire une église, fût-elle remarquable, supprimer un monument pour la paix et effacer les traces de la guerre. Cet exemple est une fable : on arrive à supprimer un monument contre la guerre pour reconstruire un monument tel qu’il était avant cette guerre » (Sauvageot, 1995, p. 74). Aujourd’hui, l’église est reconstruite et a retrouvé sa splendeur baroque ; cependant, la reconstruction par anastylose [10][10]L’anastylose est une technique méticuleuse de reconstruction à… et le respect des théories de la restauration de la seconde moitié du xx e siècle ont conduit les reconstructeurs à distinguer les pierres d’origine et les nouvelles pierres, contraste tout à fait évident pour l’habitant comme pour le touriste. L’église reconstruite pose donc tout de même question par ce contraste entre partie refaite et partie « remontée » ; le message de la ruine n’est donc pas tout à fait effacé, même s’il est beaucoup moins puissant aujourd’hui, parce que moins visuel et extrêmement atténué par la force de l’impression de beauté esthétique et d’exploit technique que produit le monument.

20Comme on le voit, il faut être attentif à la conservation et à l’aménagement de ce que Régine Robin (2001) appelle les « passés fragiles ». En réalité, la ruine, si elle est « bavarde » (Dupavillon in Sauvageot, 1995) n’est qu’un vecteur : l’observateur est le récepteur d’un message dont l’émetteur est l’autorité (municipale, nationale…) qui décide des modalités de conservation ou de destruction des ruines, dans un certain objectif (fierté nationale, haine de l’ennemi, mémoire du risque,…). Ainsi, le message véhiculé par la ruine dépend plus de l’aménagement et de la présentation de celle-ci, que de l’aléa qui a causé la destruction.

21Le message des ruines traumatiques, en termes de prévention des risques, ne dépend pas autant que l’on pourrait croire des causes de la destruction, de l’aléa impliqué – en d’autres termes, de la possibilité ou non d’identifier un ennemi. Certes, le message perçu sera différent, si l’on fait porter la faute du désastre à une personne, à un groupe social (ruines issues de guerres, d’accidents industriels…), ou à une fatalité (ruines liées à des catastrophes dites naturelles…). Dans le premier cas, on identifie plus ou moins facilement des responsables de la catastrophe, à qui l’on demande des comptes. Le processus de désignation de responsables, et donc de demande de réparations, est plus difficile dans le cas d’aléas naturels, et les modalités de gestion des risques sont différentes. Cependant, certains exemples récents – comme l’ouragan Katrina en 2005 (Hernandez, 2008), le séisme de L’Aquila en 2009, ou encore les inondations de la Vendée lors de la tempête Xynthia en 2010 – montrent que les populations touchées par des catastrophes présentées comme « naturelles » ont de plus en plus tendance à accuser, non plus l’aléa même, une transcendance ou une fatalité, mais les gestionnaires du risque, en particulier les élus et les entrepreneurs. Même dans le cas d’aléas naturels, des responsables sont recherchés et identifiés, si bien que le message véhiculé par la ruine traumatique d’origine naturelle tend aujourd’hui à rejoindre celui de la ruine causée par des guerres ou des accidents industriels. En réalité, quand les autorités compétentes font un choix de conservation volontaire d’une ruine traumatique, c’est que le message que l’on essaie de mettre en avant est toujours celui de la mémoire de la catastrophe, accompagné presque toujours de son corollaire, le rappel du risque.

22On proposera donc un schéma, pour illustrer et synthétiser cette dynamique de la conservation volontaire des ruines urbaines traumatiques dans une perspective de atténuation du risque (fig. 1).

Fig. 1
Fig. 1

23Cette figure souligne une autre grande distinction. La conservation de la ruine indique la mémoire de l’événement, non du risque ; ce n’est qu’un élément de la constitution d’une culture du risque. En effet, prendre connaissance d’une catastrophe passée, et imaginer que cette catastrophe puisse survenir à nouveau, sont deux processus mentaux distincts. D’une part, la conscience du risque implique une attention à l’événement supérieure à celle issue d’un simple rappel de la catastrophe. D’autre part, les risques et les catastrophes impliquent des temporalités très variées : tout risque n’est pas cyclique, et la réalité de la catastrophe survenue n’est pas systématiquement synonyme de risque futur. Par exemple, la conservation de la façade de l’église Saint-Paul à Macao rappelle la catastrophe, mais n’indique pas la volonté de prévention d’un risque futur. La ruine est ancienne, patrimoniale et identitaire, et n’a pas vocation à éduquer la population à un risque.

24Il ne suffit donc pas de sécuriser et de conserver la ruine. La ruine doit aussi être présentée, remise en contexte, par des panneaux indicatifs pédagogiques ; cette présentation de la ruine doit s’accompagner, dans la mesure du possible, d’éléments montrant que le risque est encore actuel, réel. Par exemple, l’aménageur peut disposer, dans la ruine ou à proximité, des outils pédagogiques ou scientifiques rappelant le risque, comme cela a été fait à Gémone, ville détruite par le tremblement de terre du Frioul de 1976. En réalité, la conservation volontaire d’une ruine traumatique dans une ville est un véritable enjeu d’aménagement urbain.

Les fonctions urbaines des ruines

25Présenter la ruine, cela signifie aussi aménager la ville autour de la ruine : faire de la ruine une polarité. Une ruine violente en milieu urbain laisse une cicatrice, spatiale, fonctionnelle, psychologique : réaménager l’espace autour de la ruine, grâce à une politique volontariste de conservation, permet de redonner une fonction à l’espace considéré, sans effacer le traumatisme et sa trace spatiale. Le paysage urbain intègre ainsi le traumatisme, mais en quelque sorte en le sublimant, pour reprendre la métaphore psychanalytique.

26Il est nécessaire de revenir ici sur une confusion fréquente : la préservation d’un monument ou d’une ruine dans un état donné n’aboutit pas systématiquement à la muséification tant décriée des centres des villes, qu’on appelle parfois « momification ». On peut conserver une ruine telle quelle, et la faire vivre, grâce à des aménagements fonctionnels et paysagers, grâce à des circulations spécifiques : à Gémone par exemple, la décision de faire de la ruine de Sainte-Marie des Anges un monument à la mémoire du séisme s’est accompagnée d’une réorganisation des circulations autour de la nouvelle place, et de la construction d’une annexe de l’université immédiatement derrière la ruine, pour redynamiser le quartier. En outre, à la différence des autres monuments et des ruines lentes, et à l’exception de certaines ruines violentes anciennes, les ruines traumatiques ne sont pas préservées prioritairement dans un but de démonstration esthétique et artistique. La muséification des centres des villes provient de la limitation fonctionnelle des éléments mis en valeur, pour lesquels le tourisme semble phagocyter toute autre fonction, tout autre message du bâtiment ou du site. Les ruines violentes peuvent être soustraites à ce phénomène, dans la mesure où le message immédiat et le plus sensible est celui de la destruction, non de la mise en valeur d’une production artistique et des techniques architecturales engendrant l’admiration. En d’autres termes, l’émotion provoquée par la ruine violente se distingue nettement de la réaction d’admiration standardisée devant des sites ou constructions touristiques. Cela est valable si la ruine violente est préservée telle quelle ; si, au contraire, elle est laissée à l’abandon et au temps, si elle devient donc une ruine lente, son message s’atténue, se dilue dans un sentiment qui se rapproche petit à petit de l’admiration touristique si l’ancien monument était de valeur, de l’absence d’intérêt pour un espace urbain abandonné si les ruines sont celles de bâtiments moins intéressants artistiquement.

27En outre, le public n’est pas le même que celui d’un musée ou d’un autre établissement à vocation touristique : pour ces derniers, le public fait un effort pour s’y rendre ; l’entrée est souvent payante, et on y rencontre un public spécifique. Dans le cas d’une ruine urbaine aménagée en promenade par exemple, le parc est accessible librement et fréquemment à des populations plus pauvres, plus locales, plus diversifiées. Cet argument, bien entendu, ne différencie pas tant les ruines violentes des ruines lentes ou autres monuments, que les aménagements « muséifiants » qui font vivre la ville.

28Mais comment intégrer dans l’espace urbain un élément ruiné, c’est-à-dire, par définition, un bâti détruit et non fonctionnel ? Le terme même de ruine est associé à des termes aux connotations négatives tels que friches, déclin, misère, destruction ; il semble antinomique avec l’idée d’une ville vivante, d’un système dynamique. Encore une fois, il faut revenir sur une confusion : en réalité, c’est l’aménagement qui fait la fonction, et non le matériel donné, le bâti, construit ou en ruines. Certaines municipalités ont conservé des ruines et ont transformé cet espace en lieu de promenade, en pôle touristique… Elles ont donné aux ruines une fonctionnalité urbaine originale. Elles ont réorganisé les circulations autour de ces ruines : elles ont modifié la structure urbaine en fonction d’un élément qu’elles ont envisagé comme un potentiel plutôt que comme une donnée issue du passé agissant comme contrainte. Et la gamme de nouvelles fonctionnalités est plutôt variée, puisqu’elle va du petit parc urbain destiné à la promenade et à la méditation, comme à Gémone (cf. Le Blanc, 2009) ou à Londres (St Duncan in the East ou Christchurch Greyfriars, voir photo 3) à l’exploitation d’un site tel que le Colisée à Rome comme gigantesque rond-point (Federici, 2008), en passant par les concerts en plein air (église du Saint-Esprit à Palerme, abbaye de Royaumont), ou par le rétablissement de fonctions originelles (église du Souvenir), sans parler bien entendu de la fonction muséale et éducative. Si la ruine a été presque totale, et que l’espace urbain est donc ouvert, relativement plane, le lieu peut être choisi pertinemment par les municipalités comme aire de rassemblement d’urgence, en cas de séisme par exemple, après des aménagements minimes (consolidation des ruines, accès à un point d’eau, aménagement des circulations…). Cette variété de nouvelles fonctionnalités et la création de nouveaux dynamismes urbains ont pu être mesurées, dans des cas précis, par différents instruments : évaluation des flux (d’habitants ou de touristes), questionnaires à la population locale et aux visiteurs des ruines (portant sur la compréhension de ces ruines), mesure des visites sur le site Internet de la municipalité concernant la ruine, évaluation de la prise en compte des ruines dans les documents juridiques et de planification urbaine.

Photo 3
Photo 3

29Autour des monuments et des ruines volontairement conservées, on trouve souvent des espaces libres, transitions entre espaces « sacrés » et espace urbain quotidien (Halbwachs, 1950 [11][11]Les travaux de Maurice Halbwachs ont clairement montré,…) : parvis des églises, places devant les monuments, maisons rasées et mobilier urbain repensé aux alentours des monuments détruits… Sont créés, autour de ces monuments et ruines, des placettes ou des jardins, pour ouvrir la vue, mettre en scène la majesté de l’espace monumental, mais aussi pour donner le sentiment du sacré, l’idée que l’on sort de l’espace quotidien et banal pour entrer dans un espace qui propose un message, qui demande à être respecté (Ricci, 2006, p. 20-21). En somme, l’aménagement de l’espace urbain autour du monument est ce qui entraîne un regard différent, ce qui fait la monumentalité. La logique n’est pas différente en ce qui concerne les ruines traumatiques. Si l’on veut donner de la force au message de gestion du risque, les ruines doivent également être séparées du tissu urbain quotidien ; le regard du passant doit être capté et orienté. Une ruine au sein d’un espace urbain aménagé et soigné est plus choquante, pose plus de questions, qu’une ruine au milieu de friches urbaines. La discontinuité spatiale reflète alors la discontinuité temporelle du choc traumatique.

Conclusion

30Il est difficile de porter un jugement général sur la réussite des projets de conservation des ruines urbaines traumatiques, tant elle dépend des réalisations au cas par cas et de la nature du message concernant la mémoire de la catastrophe et la conscience du risque. Toutefois, des enquêtes ponctuelles et des évolutions urbaines tendent à montrer que, lorsque le projet porte un message attentivement réfléchi et que la réalisation est intégrée à un aménagement d’ensemble de l’espace urbain environnant, ces choix portent des fruits. Dans une enquête que nous avons menée auprès des habitants de Gémone (cf. Le Blanc, 2009), nous avons demandé si, à leur connaissance, il restait encore des traces visibles du tremblement de terre de 1976. Seuls 11 % ont répondu par la négative, tandis que 42 % ont cité l’église Sainte-Marie des Anges. L’enquête préliminaire n’est pas scientifiquement représentative, il n’en reste pas moins que ce chiffre, trente ans après la catastrophe, est tout à fait élévé. Le choix d’urbanisme audacieux effectué par la municipalité semble bien avoir contribué à la culture du risque de la population locale. L’église du Souvenir à Berlin, tout comme les ruines de Saint-Nicolas à Hambourg, constituent désormais de petites polarités urbaines, à la fois cibles touristiques et symboles reconnus. À l’inverse, les choix de patrimonialisation touristique des ponts de Rome et d’Avignon, ou l’aménagement discret des ruines des églises de Cologne, ne semblent pas avoir porté le souvenir des catastrophes et donc la conscience des risques.

31La gestion des ruines est ambiguë et délicate, en particulier s’agissant de ruines traumatiques en milieu urbain. Les messages transmis sont puissants et de nature extrêmement politique [12][12]C’est aussi la conclusion de Pierre Le Goïc (2009) à propos de…. En effet, lorsque des acteurs de l’aménagement urbain parviennent à exploiter une ruine pour en faire une polarité spatiale de type monumental, la mémoire urbaine est remodelée, l’identité urbaine est redéfinie en profondeur, et un sentiment de nature politique est engendré dans la population. La gestion du risque, la désignation d’un ennemi, le façonnement d’un message et d’une identité urbaine patrimonialisée, l’orientation de la mémoire de la population, sont autant de facteurs de politisation d’un processus particulièrement délicat à mettre en œuvre. Les traces des catastrophes peuvent ainsi être lues comme des « armes symboliques » (Sauvageot, 1995, p. 60) servant à « légitimer les entreprises de revisitation de l’histoire » (Jeudy, 2001, p. 10).

32Paradoxalement, ces « ruines politiques » peuvent aussi être interprétées comme le signe d’une vitalité urbaine, comme le dit Marc Augé dans Le Temps en ruines. Pour lui, les ruines permettent aux hommes de retrouver parfois un sens, un temps, un monde, que les sociétés modernes ont du mal à vivre. La patrimonialisation à outrance, le refus du risque, la standardisation de certains modes de vie offriraient un spectacle trop mis en scène pour être réel et vivant ; mais « les ruines, elles, donnent encore signe de vie » (Augé, 2003, p. 131) grâce à leur puissance évocatrice, à leurs énigmes, et à leurs temporalités à la fois longues et fragiles.

  • Antoine Leblanc

Notes

  • [1]
    On n’utilisera ici que le terme « ruines », plus générique et commun que le terme voisin de « vestiges ». Étymologiquement, le vestigium signifiait le pas, l’empreinte, la trace au sol, tandis que la ruine évoquait surtout un bâtiment, un bâti vertical effondré (du latin ruo, renverser). Aujourd’hui, cette distinction n’est plus sensible dans le langage courant, qui tend même à inverser les connotations : le vestige évoque plus immédiatement une unité constructive mieux conservée que la ruine, qui aurait perdu aussi bien sa fonction que sa forme.
  • [2]
    La résilience, est à la fois une propriété et un processus, qui caractérisent la capacité d’adaptation d’un système, en l’occurrence urbain, à une perturbation majeure.
  • [3]
    Victor Hugo différenciait déjà les ruines patinées par le temps et celles causées par des destructions violentes.
  • [4]
    Une ruine violente n’est pas obligatoirement traumatique : l’épithète « violent » désigne une caractéristique de l’aléa, l’adjectif « traumatique » un effet de la catastrophe. L’expression la plus pertinente est donc la seconde, mais nous utiliserons parfois la première, qui recouvre un sens plus vaste. Le terme « violent » peut être rapproché de l’expression « ruines brutales », employée par l’historien Éric Fournier à propos des débats sur la reconstruction de Paris après la guerre de 1870 (Fournier, 2008).
  • [5]
    Nous parlons ici de la gestion des ruines, donc d’une action volontaire. Dans de très nombreux cas, les ruines ne sont pas « gérées » ; laissées à l’action destructrice du temps, c’est alors que les ruines issues d’événements violents deviennent des ruines lentes.
  • [6]
    En matières de ruines, ce paradoxe du traumatisé est particulièrement bien illustré par l’histoire du village tristement célèbre d’Oradour-sur-Glane (Stone, 2004).
  • [7]
    On se réfère surtout à une série d’interventions de Françoise Choay, rassemblées sous le titre Pour une anthropologie de l’espace (2006). En particulier, Françoise Choay explique que les villes se construisent en palimpseste, mais effacent certaines traces, contrairement à la mémoire humaine. L’aménageur ne peut pas traiter la ville comme un médecin traite un corps vivant.
  • [8]
    Le Getty Institute a consacré une exposition aux ruines et à leur traitement dans l’art après la guerre de Sécession. Voir Roth et al., 1997.
  • [9]
    Les idées du professeur d’architecture italien Gustavo Giovannoni ont largement influencé les théories de la restauration du patrimoine au début du xx e siècle.
  • [10]
    L’anastylose est une technique méticuleuse de reconstruction à l’identique des monuments détruits.
  • [11]
    Les travaux de Maurice Halbwachs ont clairement montré, notamment, comment la mémoire collective s’inscrivait toujours dans un espace.
  • [12]
    C’est aussi la conclusion de Pierre Le Goïc (2009) à propos de la gestion des traces « subies » de la guerre dans les villes bretonnes.

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