Rothschild & Cie. La bourgeoisie juive vue par Édouard Drumont
Par ses succès de librairie, au premier rang desquels La France juive (1886), par le recyclage de ses thèses dans la presse, la littérature pamphlétaire, le roman, le théâtre, enfin et surtout par la large diffusion de son journal, La Libre Parole, Édouard Drumont (1844-1917) a puissamment contribué à façonner dans les mentalités le stéréotype du Juif « bourgeois », pierre angulaire de son argumentation antisémite. Sur ce thème, à vrai dire, l’homme n’invente rien. Sous la Monarchie de Juillet, déjà, Balzac faisait la part belle au « Juif d’argent », comme en témoigne le personnage de Nucingen qui traverse La Comédie humaine. Le thème inspire aussi le socialiste Alphonse de Toussenel, auteur des Juifs, rois de l’époque (1845) ou, du côté catholique, Roger Gougenot des Mousseaux, qui associe Juifs et capitalisme dans son pamphlet apocalyptique Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens (1869).

2À ces prédécesseurs, Drumont emprunte beaucoup, autant qu’il puise dans le discours social de son époque, marquée par la visibilité croissante d’une bourgeoisie juive intégrée à la nation, excellant dans les professions libérales, la finance, l’Université, l’espace politico-administratif. L’innovation, chez lui, réside dans la systématisation de l’équivalence Juif/bourgeois, érigée en vision du monde, et dans l’adaptation réussie de ce stéréotype à la conjoncture agitée des années 1880-1890. Le polémiste fait irruption sur la scène de la jeune République à une époque où la bourgeoisie juive, dans sa très grande majorité, épouse l’idéal républicain. Catholique, marqué de bonne heure par la pensée contre-révolutionnaire, nouveau Cassandre hanté par la décadence française et la nostalgie d’un âge d’or préindustriel, Drumont invente l’antisémitisme moderne en associant la République aux Juifs et les Juifs à l’argent. De cette alchimie mobilisatrice, qui s’enracine dans l’expérience personnelle du journaliste, il convient d’interroger les composantes ; de mesurer, autant que faire se peut, sa force d’imprégnation dans l’opinion ; de considérer enfin les réactions juives au dispositif idéologique mis en place par les professionnels de l’antisémitisme fin-de-siècle.
Expérience du déclassement et mythe du « Juif d’argent »
3La force du mythe popularisé par Drumont, celui de la « République juive » associée au triomphe de l’Argent-Roi, serait impossible à décrypter sans un détour par les années de jeunesse et de formation du journaliste, petit bourgeois déclassé, malheureux dans son époque, humilié surtout par le brusque déclin social de sa famille.
4Fils d’un employé à l’Hôtel de Ville de Paris, Drumont grandit dans un milieu où prédominent l’esprit d’ordre, d’économie, le goût de l’épargne et de la propriété. Ses parents, dira-t-il, veillaient à « conserv[er] une certaine apparence bourgeoise [1] ». En sa qualité de fils aîné, il porte les espoirs d’un père qui le choie et le pousse aux études. Élève au lycée impérial Bonaparte (aujourd’hui Condorcet), puis au lycée Charlemagne dans la même classe qu’Ernest Lavisse, il se maintient d’abord à un rang honorable, avant de voir ses résultats tomber en chute libre dans toutes les matières. Il renonce aux études en 1861, l’année du baccalauréat. Cette inadaptation à la vie scolaire trouve son origine dans la crise familiale que traversent alors les Drumont. Atteint de troubles mentaux, le père de famille est interné à la Maison impériale de Charenton, l’un des plus importants hôpitaux psychiatriques de l’époque. Il y finira ses jours, privant sa femme et ses deux enfants de toute ressource.
5Jeté sur le pavé parisien, Édouard Drumont mène dans les années qui suivent une vie misérable de journaliste bohème, fréquente les bas-fonds, hante les asiles de nuit et les garnis « où l’on donnait pour dix-huit sous des nourritures chimériques [2] ». En proie au « sentiment de solitude et d’abandon qu’on éprouve à Paris quand on n’a pas le sou en poche [3] », il vit comme une injustice le malheur qui a frappé les siens. Il écrira en 1901 :
Après trente ans d’une existence d’économie et de travail, où l’on se refusait tout plaisir, ma famille avait fini par habiter les mansardes. C’est ce qui explique peut-être que je n’aie jamais pu comprendre comment des Juifs, qui étaient arrivés en haillons chez nous et qui n’avaient jamais fait œuvre utile, aient pu parvenir à avoir des hôtels à Paris et des châteaux historiques aux champs [4].
7Résister à la prolétarisation, sortir de l’ornière, retrouver une dignité sociale : tels sont les impératifs du jeune Édouard Drumont, demi clochard aspirant à se réapproprier l’« apparence bourgeoise » mise en pièce par le drame familial.
8Comme le montrent ses premiers articles, cette hantise du déclassement, ce rêve de rétablissement social le disputent chez lui à une profonde hostilité à l’égard des classes dominantes. En 1865, dans Le Contemporain, hebdomadaire fondé par le catholique Henri Lasserre, il dénonce la frivolité ostentatoire de la haute bourgeoisie parisienne, tenaillée par un insatiable appétit de jouissance, évoluant dans des « sphères interlopes ». « Sous ce vernis d’élégance et de luxe, il y a la fange morale », s’indigne-t-il [5]. Tout juste âgé de vingt ans, Drumont construit la figure répulsive – et de toute évidence jalousée – du parvenu cosmopolite, jouisseur, dépensier. À l’heure de la « fête impériale » et du triomphe de la bourgeoisie d’affaires, le jeune homme pauvre assiste en spectateur à la fringale de plaisirs qui s’empare du high life et fait de Paris la capitale la plus brillante du monde.
9Dès cette époque, on trouve trace dans ses articles d’un antijudaïsme diffus, d’essence religieuse, inspiré notamment de l’ultramontain Louis Veuillot [6]. À ses incursions – peu nombreuses – sur le thème du « peuple déicide » ou du « faux messianisme », Drumont ne mêle pas encore le stéréotype négatif du « Juif d’argent ». Il faut attendre la fin des années 1870 pour le voir progressivement céder à un antisémitisme « social », arc-bouté sur le mythe de la « finance juive » et la dénonciation de la République bourgeoise.
10Depuis leur émancipation en 1791, les Juifs de France se hissent progressivement dans l’échelle sociale, d’une génération à l’autre, et dans tous les domaines. L’égalité juridique promise par la Révolution est pleinement mise en œuvre sous la Monarchie de Juillet. Sous le Second Empire, les pouvoirs publics contribuent à cette ascension, favorisant, sur les bases de l’État-nation intégrateur, leur assimilation. Leur promotion économique, sociale et culturelle s’accélère sous la Troisième République. Beaucoup d’entre eux « identifient leurs propres intérêts à ceux de la République à laquelle ils sont reconnaissants de les avoir émancipés, l’alliance devient ainsi naturelle entre la République et les Juifs [7] ». Une proportion croissante de ces derniers s’installe dans les agglomérations urbaines. « Nouvelle Jérusalem », Paris constitue, pour les Juifs français, étrangers, alsaciens-lorrains après 1871, un pôle d’attraction dynamique. En 1872, 34 % des Juifs résidant à Paris sont nés dans les départements annexés par l’Allemagne. Drumont voit avec colère l’arrivée de ces nouveaux venus. Le journaliste entretient un rapport charnel avec sa ville, comme en témoigne l’ouvrage qu’il publie en 1878, Mon vieux Paris. Après avoir vu brûler, sous la Commune, les Tuileries et l’Hôtel de Ville, qui constituaient les deux pôles de son enfance, il compare la capitale mutilée à un « livre de pierre dont l’incendie a déchiré tant de feuillets [8] ». Depuis son plus jeune âge, ce citadin assiste aux grands travaux qui affectent en profondeur la physionomie de la ville, en proie à une industrialisation accélérée, un bouleversement économique, social et architectural. Lui demeure attaché au Paris d’antan. La mutilation de sa ville le dépossède d’une partie de lui-même [9]. Dans l’imaginaire de Drumont, la modernisation de la capitale et la présence d’une forte immigration juive se confondent pour aboutir au même rejet. Paris, déclare-t-il dès 1873, « n’est pas le berceau errant de Moïse, que le caprice des vents arrête ici plutôt qu’ailleurs, mais le lieu traditionnel qu’ont occupé nos pères [10] ». Il reviendra souvent sur ce thème : « Ainsi s’en va peu à peu le vieux Paris […], pour faire place à la ville neuve, la ville juive [11]. » Il confiera par ailleurs : « Pour écrire un livre semblable [La France juive], il faut avoir été d’une génération à cheval, en quelque sorte, sur la fin de l’Empire et le commencement de la République ; il faut avoir vu naître, se développer et grandir le monde judéo-germain qui nous opprime à l’heure actuelle [12]. » La ville moderne née de la révolution haussmannienne, le règne de l’argent, l’image fantasmée du Juif s’entre-symbolisent pour aboutir au même rejet.
11Dans les années 1870, à force de labeur et d’obstination, le journaliste gravit socialement quelques échelons. Si la plupart des Juifs appartiennent alors à la petite bourgeoisie et aux classes moyennes, une minorité d’entre eux s’illustre avec éclat dans les entreprises bancaires, tandis que se renforce la collusion du politique, de la presse et de l’argent. À travers ses multiples collaborations dans les journaux parisiens, Drumont a eu l’occasion d’en rencontrer un certain nombre. Il semble avoir éprouvé péniblement, face à ces cas de réussite individuelle, le sentiment de son infériorité sociale. À la fin du Second Empire, il fait ainsi la connaissance d’un certain Ebstein, comme lui journaliste à La Liberté. Il le décrira comme un « pauvre petit reporter parlementaire » aux « bottines éculées ». Ebstein, à l’entendre, se serait enrichi à la suite du 4 Septembre, possédant bientôt « trois à quatre millions, un hôtel et paradant au Bois avec les plus jolis chevaux de Paris [13] ». Drumont a aussi plusieurs fois évoqué, dans ses livres et dans ses articles, la figure d’Henri Aron, qui fut son condisciple du lycée Charlemagne [14]. Agrégé normalien, fils d’un commissionnaire-exportateur républicain, pleinement intégré aux réseaux de solidarité opportunistes [15], Aron prend en 1876 la direction du prestigieux Journal officiel, y accueille Drumont… puis le renvoie. « [Il] devint directeur du Journal officiel, parce qu’il était Juif, et, sous prétexte que j’étais Chrétien, trouva moyen de m’enlever une petite situation que j’occupais dans ce journal », commentera l’intéressé dans La France juive [16]. Il déclarera par ailleurs en 1900 : « J’avais été élève au lycée Charlemagne, où j’avais même eu pour condisciple le Juif Aron, qui était incontestablement Juif, puisqu’il était déjà directeur du Journal officiel et titulaire de la Légion d’honneur, alors que je trimais encore pour gagner ma vie [17]. »
Rappelons enfin que dans les années 1870, Drumont compte parmi les principaux collaborateurs de La Liberté, quotidien modéré ayant pour actionnaire majoritaire le financier Isaac Pereire – dont le nom reste associé, avec celui de son frère Émile, à la création des chemins de fer et au développement du système bancaire. En 1886, devenu célèbre, le polémiste laissera percer toute la rancune accumulée à l’égard de son ancien patron :
Que ressort-il de ces attaques formulées a posteriori contre certains Juifs à l’époque où Drumont n’était qu’un modeste journaliste ? De la rancœur, à coup sûr, un sentiment d’injustice faisant écho à une situation personnelle malheureuse, que seule l’action supposée nocive des Juifs lui permet d’expliquer. Mais pas seulement. Ce qui, dans ces années, se dessine de plus en plus nettement dans l’imaginaire de Drumont, c’est la figure du Juif financier, comploteur et diviseur, introduit au cœur de l’État grâce à l’or dont il dispose pour fortifier le pouvoir républicain, ruiner les « petits » et orchestrer la persécution des catholiques. En 1880, le polémiste décide d’« illustrer » cette thèse en se lançant dans la rédaction de ce qui aboutira six ans plus tard à la publication de La France juive.Aucune langue humaine ne peut rendre le mépris du Juif commanditaire [Pereire] pour ces ouvriers intellectuels [les journalistes]. Il a quitté son hôtel peuplé de merveilles dans un élégant coupé, et vient au dernier moment donner l’ordre de placer cinq ou six lignes en bonne place. Ces quelques lignes lui rapporteront plus que le journaliste ne gagnera en vingt ans […]. Il n’a jamais lu un livre, il est étranger à toute culture, à toute lettre ; eux [c’est-à-dire Drumont et les journalistes qu’il croit représenter] ont tout étudié, ils ont dévoré des milliers de volumes, amassé d’innombrables documents intellectuels. Il est leur maître cependant ; ils sont ses serfs [18].
L’exploitation du mythe
12« Des portraits de financiers, un ramassis d’ignobles commérages, sans contrôle, sans preuves, qui auraient dû […] conduire [l’auteur] en police correctionnelle, et qui, réunis en volume, ont eu l’étourdissant succès que vous savez [19] ». Ainsi Émile Zola, dans son roman Paris, décrit-il le livre à succès du sinistre Sanier, personnage directement inspiré d’Édouard Drumont. Avec un voyeurisme évident, l’auteur de La France juive s’attarde en effet sur les détails intimes relatifs à la vie privée des représentants les plus en vue de la bourgeoisie juive. L’ouvrage fourmille d’accusations calomnieuses, de prétendus secrets d’alcôves, d’« anecdotes de tables d’hôtes », pour reprendre une expression de L’Écho de Paris. Disciple de Drumont, Léon Daudet résume à sa manière la démarche de l’auteur :
Quelques écrivains, avant Drumont, notamment Toussenel, avaient traité de la question juive, mais étaient demeurés dans les abstractions. Drumont, lui, faisait des personnalités, montrait au vif ces manieurs d’or, d’après les feuilles mêmes qui célébraient leurs fêtes, leurs châteaux, leurs yachts, leurs mariages et concubinages, leurs villégiatures [20].
14La bourgeoisie juive, telle que Drumont la dépeint, est insolente, cynique, dépravée. Vulgaire aussi, car portée au cabotinage et affectionnant les faiseurs, les truqueurs. « Les Juifs ont introduit, dans les habitudes de la haute société, les plaisanteries de manants, les farces de fumistes [21] ». Ses membres sont hypocondriaques, sujets « à toutes les maladies qui indiquent la corruption du sang : les scrofules, le scorbut, la gale [22] ». Ils sont rongés par la « névrose », maladie moderne par excellence, selon Drumont. « À Paris, ils vivent dans des appartements hermétiquement clos où règne toujours une atmosphère surchauffée ». Les Juifs « puent ». « Chez les plus huppés il y a une odeur […], un relent […] qui indique la race et les aident à se reconnaître entre eux [23]. » Lascive, futile, « la femme juive de la classe aisée vit à l’orientale, même à Paris, fait la sieste l’après-midi, garde je ne sais quoi de fermé et de somnolent [24] ». « Les femmes [juives], avec tous les diamants de Golconde, ressembleront toujours à des marchandes à la toilette, non point endimanchées, mais ensabbatées [25] ». La bourgeoisie juive selon Drumont apparaît alors à la fois conquérante et exténuée, en proie à des langueurs malsaines. « Dans son essence même, le Juif est triste. Enrichi, il devient insolent en restant lugubre ; il a l’arrogance morose [26] ».
15Édouard Drumont ne veut voir qu’une bourgeoisie juive, la plus riche. Rothschild est le patronyme le plus souvent cité dans les 1200 pages de La France juive. Entre autres méfaits, le polémiste accuse les célèbres banquiers de spéculer sur les malheurs de la patrie : « En 1815, les Rothschild sont venus pauvres avec l’Invasion ; l’Invasion en 1870 les retrouve milliardaires et peut leur faire ses compliments [27]. » L’exploitation du « mythe Rothschild » constitue l’un des principaux ressorts de son argumentation populiste et socialisante. « Savez-vous ce que représentent les trois milliards de Rothschild ? Ces trois milliards représentent le salaire de trois millions d’ouvriers travaillant toute une année, sans un jour de repos, à trois francs par jour [28] », fulmine Drumont lors d’une réunion publique en janvier 1890.
16La même année, candidat aux élections municipales dans le quartier du Gros-Caillou, il choisit de faire campagne sur le seul terrain de l’antisémitisme économique et concentre sans surprise ses tirs sur Alphonse de Rothschild, « roi des accapareurs, chef des Juifs allemands [29] ». Il perd l’élection. À qui la faute ? À Rothschild, assure Drumont avec le plus grand sérieux. En août 1893, le voilà de nouveau candidat, à Amiens, où il brigue la députation. Nouvel échec, même responsable. « L’Or de Rothschild triomphe. Grâce aux 200 000 francs dépensés […] par le syndicat des Youtres réunis, M. Fiquet [concurrent de Drumont] […] l’emporte sur l’auteur de La France juive », commente La Libre Parole [30]. Insulté par le député radical Camille Dreyfus, Drumont le provoque en duel et lui lance : « Rothschild a promis cent mille francs à qui aurait ma peau. Il y a cent mille francs au bout de ton épée, crapule, tâche d’avoir assez de cœur pour les prendre [31] ! » Et lorsqu’au beau milieu de la vague des attentats anarchistes, à la veille du procès Ravachol, une charge de dynamite tue deux personnes au café Véry, Drumont dédouane les poseurs de bombe et accable Rothschild, qui aurait fait « main basse » sur l’épargne des Français. Et de conclure : « En réalité, le grand Anarchiste, l’Anarchiste-type, l’Anarchiste à sa trois milliardième puissance, c’est le baron de Rothschild [32]. » Avec des procédés plus adroits, les « anarchistes de la banque » causeraient en effet des ravages bien plus terribles que les bombes de Ravachol… Quant au capitaine Alfred Dreyfus – qui n’aurait jamais été condamné, ni même sans doute soupçonné, sans Drumont et sa campagne contre les officiers juifs dans La Libre Parole – il n’est « évidemment qu’un agent subalterne du grand syndicat de trahison cosmopolite dont Rothschild est le généralissime [33] ».
17Drumont, ou du moins ses disciples, joignent parfois le geste à la parole. Le 25 mai 1892, les antisémites se distinguent en allant perturber le mariage du baron Emmanuel Leonino et de la jeune Juliette de Rothschild, nièce d’Alphonse et fille de Gustave. La cérémonie a lieu dans la synagogue de la rue de la Victoire, où se presse pour l’occasion « toute une population masculine et cosmopolite de boursiers, de personnages officiels, députés, sénateurs, diplomates, artistes – le “Tout Paris mondain, politique et financier” des carnets de la mode [34] ». Le marquis de Morès, une trentaine de camelots et plusieurs rédacteurs de La Libre Parole se postent devant l’édifice. Ils insultent les invités, leur lancent des boules puantes – l’une d’elles atteint la voiture de la mariée – et jettent du vitriol sur les robes des femmes. Les camelots distribuent L’Anti-Youtre et de violents placards contre Rothschild en hurlant « À bas les Juifs ! » [35]. Le jour même, dans son journal, Drumont consacre son éditorial à ce mariage qui, écrit-il, « doit donner un gage de plus à la Triple-Alliance, puisque les Rothschild sont Allemands et que le baron Leonino est Italien [36] ».
18En plaçant Rothschild au centre de sa propagande, Drumont prolonge les thèmes de l’antisémitisme de gauche – lesquels précèdent La France juive d’au moins quarante ans – tout en s’inscrivant dans une tradition « cléricale » et ultraconservatrice, symbolisée entre autres exemples par Jean-Baptiste Capefigue, auteur d’une Histoire des grandes opérations financières en quatre volumes (1855-1860), dont le polémiste s’est beaucoup inspiré. La fin du règne de Louis Philippe est marquée, selon Capefigue, par « la grande invasion des Juifs à la Bourse [37] » et la domination d’une haute bourgeoisie bancaire et industrielle obéissant aux mots d’ordre des Rothschild. Drumont déclinera ce thème ad nauseam tout au long de sa carrière d’homme public. Le patronyme des Rothschild agit alors comme un sésame dans l’esprit du lecteur, qui établit machinalement à travers lui une équivalence entre la nature supposée du Juif et la figure du ploutocrate [38].
19L’angle d’attaque utilisé par Drumont contre la famille Rothschild – et, par extension, sa dénonciation de « l’exploitation judéo-bourgeoise [39] » – est aussi un moyen pour lui de stigmatiser l’aristocratie. L’auteur de La France juive décrit une noblesse « désennoblie », avilie, vouée aux raffinements du luxe et indifférente à la misère ouvrière. L’aristocratie parisienne est « littéralement vautrée aux pieds des Rothschild ; elle regarde comme un honneur d’être reçue par eux et la baronne Alphonse [de Rothschild] a pu dire ce mot prodigieux dans la bouche d’une Juive : “Je ne puis pourtant pas inviter tout le monde !” [40] ». Drumont reproche à l’aristocratie de s’accommoder d’un régime qui, en définitive, ménage ses intérêts économiques. Sous l’influence des Juifs de la finance, Rothschild en tête, la noblesse « s’embourgeoise », prosternée devant le dieu-argent.
20En septembre 1891, cherchant à fonder un journal et désespérant de l’« égoïsme » des aristocrates qui, à l’entendre, lui aurait refusé un appui financier, Edouard Drumont écrit à son ancien confesseur, le jésuite Stanislas Du Lac de Fugères :
Il est évident, par exemple, qu’il est très curieux [sic] de voir un homme comme moi, qui ai tant remué l’opinion, tant soulevé d’idées, n’ait jamais trouvé l’ombre d’un concours dans cette jeune génération catholique, qui dispose de fortunes considérables, qui a des loisirs, qui ne sait que faire de son temps. Admettez que les gens du high life m’en aient voulu de certaines attaques, il n’en est pas moins vrai que j’aurais dû rencontrer en province des êtres de bonne volonté, ne craignant pas de se mettre un peu en avant. En réalité, les jeunes gens d’aujourd’hui sont au fond très indifférents à cette persécution [religieuse] dont ils feignent de s’indigner et leur rêve secret à tous serait d’épouser une jeune fille juive dont le père aurait beaucoup volé et par conséquent serait fort riche [41].
22Vieille rengaine… Le mythe de la Juive voleuse d’amour, introduite dans la haute société pour séduire l’élément masculin et corrompre l’élite, apparaissait déjà dans son roman Le Dernier des Trémolin [42], publié dans l’indifférence en 1879.
23L’« infiltration » de la bourgeoisie juive dans le monde aristocratique constitue l’un des principaux leitmotivs de l’antisémitisme drumontiste. Le « Juif d’argent » est toujours celui qui, selon Drumont, dépossède la noblesse de ses attributs, de ses symboles, de ses gloires passées. « Presque tous les beaux hôtels du quartier Monceau sont aux Juifs ; parfois, par les fenêtres ouvertes, on entend dans la solitude les échos de quelque concert, c’est un Juif quelconque qui soigne sa névrose. » Quant aux « domaines d’île de France », ils « appartiennent à des Camondo, à des Ephrussi, à des Rothschild, qui éprouvent une sorte de jouissance individuelle à avoir pour commensaux et pour flatteurs les fils dégénérés de cette noblesse qui régnait jadis sur ces pays. Toute une bande de banquiers israélites s’est abattue sur Enghien et sur Montmorency [43] ».
24À partir de 1887, Drumont – grâce aux confortables droits d’auteur que lui ont rapporté La France juive – villégiature chaque année dans le village de Soisy-sous-Étiolles, en bordure de la forêt de Sénart, où il loue un petit cottage. Il s’achète un cheval, Bob, le compagnon de ses longs séjours campagnards, auquel il consacrera d’interminables développements dans ses livres. Du haut de sa monture, Drumont prend sa revanche sur les Juifs. Il écrira dans La Fin d’un monde :
Ne pouvant reconstituer la société sur ses bases véritables, je voulus faire ce qu’il m’était possible de faire, et je me tins ce discours : “Tu n’as peut-être pas très longtemps à vivre, qu’il ne soit pas dit, au moins, que tu aies traversé la vie à pied tandis que les sales usuriers de Francfort, de Hambourg et d’Odessa ont eu des chevaux fringants entre les jambes”. C’est ainsi que je m’attachai Bob, en me disant que c’était toujours autant de reconquis sur le butin fait à nos dépens par l’envahisseur étranger [44]…
26Drumont prend soin de souligner qu’il lui a fallu attendre plus de quarante ans pour connaître les joies de la vie bucolique [45]. La campagne est un luxe que peu de citadins peuvent s’offrir. Constamment mise en avant dans ses écrits, la maison de Soisy est le symbole chéri de son ascension sociale – au même titre que son cheval, comme il l’avoue lui-même. Drumont goûte enfin au confort bourgeois, un contentement de parvenu traverse ses innombrables récits de villégiature. Mais le déclassé qu’il fut perce et continue de nourrir ses rancunes. Dans La Dernière Bataille, il se met en scène sur sa monture, parcourant la forêt de Sénart et ses environs. Notre cavalier se heurte à l’insolente richesse des châtelains de Seine-et-Oise [46] et désigne leurs turpitudes. Il y a là la somptueuse propriété des Bergeries, appartenant aux Cahen d’Anvers, famille de financiers juifs déjà pris pour cible dans La France juive et La Fin d’un monde. Les Cahen d’Anvers, affirme Drumont, ont obtenu que l’État mît en vente le domaine des Bergeries pour le racheter à vil prix. Ils ont recouvert de fils de fer sa chère forêt de Sénart, devenue « fief sémitique ». Comme tous leurs coreligionnaires de la finance, ils dépossèdent les Français de leurs terres pour former des « latifundia judaïques [47] ». On a compris que les Cahen d’Anvers gâchent ses joies de promeneur et, à l’en croire, attentent à ses droits de Français. Mais ce n’est pas assez : ils viennent également l’importuner à Paris, où ils occupent un luxueux hôtel avenue Bosquet, à quelques dizaines de mètres de son petit pavillon. Cela devient pour lui une idée fixe. Il écrira en 1891 dans Le Testament d’un antisémite :
Si la bourgeoisie juive, à suivre Drumont, dépouille la vieille aristocratie française de ses oripeaux, elle mène aussi un travail souterrain contre cette dernière en l’éloignant de Dieu. « La haine du Juif pour le Christ » : cette assertion est inlassablement déclinée dans La France juive. Drumont assimile le Juif cosmopolite et financier au triomphe du laïcisme républicain, supposé menacer la cohésion identitaire de la France. Dans l’expression de ce rejet, la dimension religieuse l’emporte sur toutes les autres. L’antisémitisme de Drumont se veut d’abord et surtout une réponse aux menées anticléricales, aux décrets d’expulsion, à la « persécution » des catholiques, pour prendre sa terminologie. Révélé par La Libre Parole, le scandale de Panama (fin 1892- début 1893) va lui offrir l’occasion de dénoncer l’« alliance » de la République laïque avec la « haute banque juive ». L’affaire éclabousse en effet plusieurs financiers juifs étroitement liés aux milieux opportunistes et radicaux. Elle conforte le stéréotype du Juif d’argent, voleur de la petite épargne, « entremetteur toujours frauduleux et parasite », pour reprendre les termes de Proudhon [49].L’élément juif a même déjà mordu un peu le quartier et il est représenté avenue Bosquet par les Cahen d’Anvers, qui me poursuivent partout. Je croise leurs équipages quand je suis à la ville et je retrouve leurs fils de fer quand je suis aux champs [48].
Le député Joseph Reinach, cousin et gendre du baron Jacques de Reinach, compromis dans le scandale, focalise la haine du polémiste. Républicain, proche des milieux d’affaires, libre penseur, Reinach est sans doute, avec Alphonse de Rothschild, l’homme le plus attaqué par les antisémites de l’époque. Sa richesse, les vastes réseaux d’influence dont il dispose, son engagement précoce aux côtés de Gambetta, le souvenir de ses campagnes contre le boulangisme et son rôle équivoque dans l’affaire de Panama font de lui l’homme à abattre pour rendre « la France aux Français » – l’homme « voué d’avance, et quoi qu’il fasse, à toutes les calomnies et à toutes les injustices », dira Octave Mirbeau [50]. « En forçant à peine le trait, écrit Pierre Birnbaum, on peut presque soutenir que le nationalisme français, de Drumont à Barrès et Maurras, se construit comme l’antithèse de Joseph Reinach qui représente […] le type même du Juif émancipé et républicain [51]. » Dreyfusard, Joseph Reinach sera présenté dès 1897 comme le chef d’orchestre du « Syndicat », l’agent international mandaté par les Juifs allemands pour sauver Dreyfus et conspirer contre les intérêts français.
Contre le « silence du dédain » : les réactions juives
27Face aux attaques et aux mensonges, face à aux calomnies distillées quotidiennement et offertes à des lecteurs pleins de confiance dans la parole imprimée, quelle attitude adopter ? Le « silence du dédain », pour reprendre l’expression utilisée en 1887 par Théodore Reinach, frère de Joseph [52] ? Une longue tradition historiographique, représentée au premier chef par Hannah Arendt – et, avec beaucoup plus de nuances, par Michael R. Marrus – voudrait que la bourgeoisie juive, plutôt que de répliquer aux antisémites, ait majoritairement opté pour la passivité, ne voulant voir dans l’antisémitisme qu’une agitation de surface, une manifestation archaïque d’intolérance religieuse, destinée à disparaître à mesure que se consoliderait la République et que progresserait l’assimilation. La réalité présente des couleurs bien différentes. En effet, les membres de la bourgeoisie juive furent nombreux qui adoptèrent une attitude combattive devant le flot d’invectives répandu à l’envi sur leur compte par Édouard Drumont et ses épigones.
2818 avril 1890. Paris vit à l’heure des élections municipales, marquées par l’agitation des boulangistes et des antisémites. Édouard Drumont et le marquis de Morès, fils de famille s’imaginant en nouveau roi des Halles, tiennent meeting salle des Capucines. « La conférence avait été organisée par Morès pour les gens du monde – de son monde – et pour les membres des grands cercles. […] Beaucoup de femmes très élégantes jouaient de l’éventail », se souviendra Jean Drault [53], militant de la Ligue antisémitique fondée l’année précédente par Drumont. Rêvant de réconcilier le peuple et l’aristocratie sur la base de l’antisémitisme, Morès a toujours pris soin d’intéresser les salons du faubourg Saint-Germain à son action. La soirée a pour thème, il fallait s’y attendre, la « question juive ». Drumont ouvre la conférence. À peine a-t-il commencé son discours que des murmures, puis des clameurs s’élèvent de la salle. On le hue sans ménagement. Disséminés dans l’assistance, les trublions ont bien préparé le chahut. Des cannes se lèvent, les chaises volent, des vitres sont brisées. Beaucoup d’yeux pochés et de dents cassées. Prises dans la bousculade, les élégantes aux éventails poussent des cris stridents. Les perturbateurs sont expulsés de la salle, mais ils se massent devant l’entrée et continuent leur vacarme, coupant sans cesse la parole aux orateurs.
29Le Pilori, L’Observateur français ainsi que Julien Mauvrac et, des années plus tard, Jean Drault, insistent tous sur l’origine juive des fauteurs de troubles présents dans la salle [54]. On serait tenté de mettre en doute ces témoignages qui émanent d’antisémites convaincus, logiquement portés à voir des Juifs là où il n’y en a pas. Sur ce point précis, il semble pourtant qu’ils disent vrai. Leur version corrobore en effet celle des Archives israélites qui signale que des « assistants juifs ont été maltraités d’abord, expulsés ensuite, pour avoir vivement protesté contre les paroles du conférencier [55] ». Qui sont ces hommes ? Jean Drault les définit comme « le gratin de fils à papa de la Haute Banque et du commerce de gros […], en habit et en huit-reflets [56]. » Il ajoute que certains d’entre eux fréquentent alors les cercles et les salles d’armes où le marquis de Morès a ses habitudes [57]. À suivre ces quelques indices, on peut supposer que ces jeunes gens sont issus de familles juives parfaitement assimilées, fréquentant les salons de l’élite bourgeoise, voire aristocratique, qui composent la haute société parisienne.
30Comme en témoigne, entre autre exemple, l’épisode de la salle des Capucines, les Juifs qui manifestent alors le plus de courage physique face aux antisémites appartiennent pour beaucoup aux milieux mondains de la capitale. Reproduisant les codes aristocratiques, ils se montrent particulièrement sourcilleux sur le chapitre de l’honneur et ne tolèrent pas que l’on mette en cause leur patriotisme. Ils n’ont que mépris pour la passivité, le « silence du dédain » observés par une partie de leurs coreligionnaires. L’échauffourée de la salle des Capucines mérite à ce titre d’être relevée. Pour la première fois, un groupe d’hommes attaqués en tant que Juifs relève le gant, osant braver les antisémites sur leur terrain. Il ne s’agit pour l’heure que de coups de canne, en attendant les coups d’épée. Le charivari du 18 avril préfigure des épisodes autrement plus dramatiques, comme le montrera « l’affaire des duels » en juin 1892 [58].
31La bourgeoisie juive ne reste pas non plus inactive lorsqu’éclate l’affaire Dreyfus. Comme l’a montré Philippe Oriol dans sa biographie de Bernard Lazare, plusieurs militants dreyfusards ont bénéficié d’une aide financière octroyée par une organisation rassemblant plusieurs figures importantes de la vie religieuse et communautaire juive. Ce groupement a pris forme dans le contexte de la poussée de fièvre antijuive consécutive à l’arrestation de Dreyfus. L’idée primitive en revient vraisemblablement au grand rabbin de France Zadoc Kahn. Face aux attaques dont ils étaient l’objet, les Juifs n’étaient-ils pas tenus de relever le gant ? Le « silence du dédain » ne risquait-il pas d’être interprété par l’opinion comme un aveu ? Fallait-il laisser Drumont continuer sa campagne sans chercher à faire justice des calomnies prodiguées chaque matin par son journal ? L’heure était venue d’organiser la riposte. Cette volonté d’action allait donner naissance au Comité de défense contre l’antisémitisme, animé par un petit groupe d’hommes triés sur le volet tels qu’Edmond de Rothschild, Isaïe Levaillant, directeur de L’Univers israélite depuis 1896, l’avocat Narcisse Leven, président du comité central de l’Alliance israélite universelle, l’archéologue Salomon Reinach, autre frère de Joseph, lequel fit sans doute également partie du Comité de défense [59]. Bernard Lazare rejoindra lui aussi l’organisation, probablement au cours de l’année 1896. Faire œuvre de propagande, éclairer l’opinion sur les mensonges de la presse antijuive, épauler discrètement – en respectant leur liberté d’action – les personnalités engagées contre les troupes de choc de l’antidreyfusisme : telles sont les motivations partagées par les quelques hommes réunis au sein du Comité de défense contre l’antisémitisme. L’existence de cette organisation invite à relativiser la thèse couramment admise de la « passivité juive » à l’époque de l’Affaire.
Et puis, il y ces incidents qui rythment la vie de La Libre Parole et qui démontrent, s’il en était encore besoin, que les Juifs attaqués par Drumont se font fort de lui rendre la pareille. Qu’on en juge, pour la petite histoire, et entre autres exemples, par la correction infligée à Drumont le 3 juin 1902. Ce jour là, comme à son habitude, le « pape de l’antisémitisme » fait sa promenade matinale aux alentours du Champ de Mars. Boulevard de Latour-Maubourg, il est accosté par un homme élégamment vêtu, qui lui demande si c’est bien à Édouard Drumont qu’il a l’honneur de parler. Sur la réponse positive du promeneur, l’homme se présente : il est le fils de Mme Dreyfus-Gonzalès [60], que Drumont a plusieurs fois insultée dans son journal. Voilà qui mérite quelques vigoureux coups de canne : le directeur de La Libre Parole les reçoit effectivement, avec une paire de gifles en sus, avant d’être renversé par son agresseur qui le laisse choir sur le trottoir et continue tranquillement son chemin. Drumont prétendra l’avoir rattrapé pour lui rendre la pareille avec sa canne algérienne à tige de fer, ce que personne ne croira à la rédaction de La Libre Parole [61]. Dans le journal du lendemain, Gaston Méry, son homme de confiance, consacre un article à l’incident et injurie copieusement Dreyfus-Gonzalès [62], sachant que, dans les dispositions belliqueuses où se trouve ce dernier, l’affaire se terminera probablement sur le pré. Dreyfus-Gonzalès lui envoie en effet ses témoins. À la septième reprise, il est atteint au bras droit d’une blessure légère ; les médecins déclarent néanmoins que le combat peut continuer. À la treizième (!) reprise, Méry est à son tour atteint au bras droit. Sur son insistance, le combat reprend, mais les médecins constatent au bout de quelques minutes que sa blessure le met en état d’infériorité, et les adversaires se séparent [63].
Dans les années 1900-1910, s’il continue, par habitude, de dénoncer la bourgeoisie juive, Drumont n’est plus en mesure de brouiller les clivages partisans, comme il était parvenu à le faire entre 1886 et 1897. Sous la poussée de l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme intègre un système de valeurs bien identifiable, qui le coupe de ses soutiens de gauche. Drumont dresse contre lui les socialistes et l’ensemble de la gauche républicaine, qui attire à elle une partie des modérés. L’auteur de La France juive se voit définitivement associé par ses adversaires au « cléricalisme », au « césarisme », à la réaction. À l’heure de la structuration des partis politiques, l’antisémitisme fait figure de parent pauvre du nationalisme, lui-même condamné, pour survivre, aux alliances avec la droite conservatrice. Le discours anticapitaliste de Drumont, toujours centré sur la stigmatisation des Rothschild, ne rencontre plus guère d’écho en dehors du lectorat de droite. Ses disciples raviveront le flambeau dans les années trente et sous l’Occupation. Le 6 septembre 1940, un décret promulgué par le gouvernement du maréchal Pétain déchoit de la nationalité française quinze personnes qui avaient quitté la France. Parmi elles, huit banquiers juifs réputés, dont Robert et Maurice de Rothschild, également condamnés à la confiscation et à la liquidation de leurs biens.
Notes
- [1]Édouard Drumont, « Comment j’ai fait La France juive », Le Pilori, 12 décembre 1886 ; id., La Dernière Bataille. Nouvelle étude psychologique et sociale, Paris, E. Dentu, 1890, pp. 244-245.
- [2]É. Drumont, La Dernière Bataille, op. cit., p. 273. Voir également Édouard Drumont et son œuvre (anonyme), Paris, Imprimerie Paul Dupont, 1898, p. 7 : « Drumont […] consommait, en de vagues restaurants, de plus vagues “portions”, en compagnie d’ouvriers maçons ».
- [3]É. Drumont, « La Rentrée des Chambres », La Libre Parole, 23 octobre 1895.
- [4]É. Drumont, « Le Club des Jacobins », La Libre Parole, 23 juillet 1901.
- [5]É. Drumont, Le Contemporain, 5 mars 1865.
- [6]Voir par exemple É. Drumont, « Chronique », Le Contemporain, 4 février 1865 ; « Le Temple de Jérusalem, par le comte Melchior de Vogüé », Revue du monde catholique, 10 avril 1867.
- [7]Esther Benbassa, Histoire des Juifs de France, Paris, Le Seuil, coll. « Points histoire », 1997, p. 192.
- [8]É. Drumont, Le Bien public, 10 juin 1871.
- [9]Voir à ce sujet le mémoire de maîtrise de Stéphane Khémis, Les Juifs selon Édouard Drumont, Université de Paris VIII, 1972, pp. 61-62.
- [10]É. Drumont, « La veille et le lendemain », Le Bien public, 24 juin 1873.
- [11]É. Drumont, « Les Articles en retard », La Libre Parole, 27 janvier 1900.
- [12]É. Drumont, Le Testament d’un antisémite, Paris, E. Dentu, 1891, p. 359.
- [13]É. Drumont, La Dernière Bataille, op. cit., p. 296.
- [14]Le parcours d’excellence d’Henri Aron illustre pleinement l’assimilation à l’espace politico-administratif des « Juifs d’État », étudiés par Pierre Birnbaum (Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État de Gambetta à Vichy, Paris, Fayard, 1992).
- [15]Sur Henri Aron, voir J. Balteau (dir.), Dictionnaire de biographie française, t. III, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1939, p. 1039 ; Archives de la Préfecture de Police de Paris, BA 936.
- [16]É. Drumont, La France juive. Essai d’histoire contemporaine, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1886, t. 1, p. 261.
- [17]« Discours d’Édouard Drumont à Alger », La Libre Parole, 11 mai 1900.
- [18]É. Drumont, « Comment j’ai fait La France juive », Le Pilori, 19 décembre 1886.
- [19]Émile Zola, Paris, Paris, Stock (1re éd., Paris, G. Charpentier et E. Fasquelle, 1898), 1998, p. 73.
- [20]Léon Daudet, Les Œuvres dans les hommes, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1922, p. 155.
- [21]É Drumont, La France juive, op. cit., t. II, p. 81.
- [22]Ibid., t. I, p. 104.
- [23]Ibid., t. I, p. 106.
- [24]Ibid., t. I, p. 91.
- [25]Ibid., t. I, p. 23.
- [26]Ibid., t. I, p. 133.
- [27]Ibid., t. II, p. 114.
- [28]Cf. Ch. Rollan, « Le mouvement anti-sémitique en France », L’Alliance anti-juive pour la défense sociale et religieuse, n° 2, décembre 1890.
- [29]« Avenue Rapp », L’Observateur français, 16 avril 1890.
- [30]André de Boisandré, « L’Or de Rothschild », La Libre Parole, 21 août 1893.
- [31]É. Drumont, « Camille Dreyfus ou Le Juif reconnaissant », La Libre Parole, 31 août 1893.
- [32]É. Drumont, « Ravachol en Cour d’Assise », La Libre Parole, 26 avril 1892.
- [33]É. Drumont, « La trahison à bon marché », La Libre Parole, 11 décembre 1897.
- [34]« Le Mariage Rothschild », Gil Blas, 27 mai 1892.
- [35]Ibid. ; L’Archiviste [Salomon Reinach], Drumont et Dreyfus. Études sur la « Libre Parole » de 1892 à 1895, Paris, P.-V. Stock, 1898, p. 12 ; Jean-Yves Mollier, Le Camelot et la rue. Politique et démocratie au tournant des XIXe et XXe siècles, Paris, Fayard, 2004, p. 149 ; Archives de la Préfecture de Police de Paris, BA 1193, 25 mai 1892.
- [36]É. Drumont, « Un mariage à la Synagogue », La Libre Parole, 25 mai 1892.
- [37]Jean-Baptiste H. R. Capefigue, Histoire des grandes opérations financières, Paris, Librairie d’Amyot Éditeurs, t. III, 1858, p. 226.
- [38]Le succès de La France juive contribue à réactiver l’exploitation du mythe Rothschild dans les milieux socialistes. Le 2 juin 1886, le possibiliste Jules Joffrin, édile parisien, dénonce pendant une séance du conseil municipal le « juif cosmopolite Rothschild » (cf. Hippolyte Prague, « Chronique de la semaine », Archives israélites, 10 juin 1886 ; Jacques de Biez, La Question juive. La France ne peut pas être leur terre promise, Paris, G. Marpon et E. Flammarion, 1886, p. 34). Peu après, le collectiviste Jules Guesde qualifie Rothschild de « mauvais juif installé depuis près d’un siècle, comme une pieuvre gigantesque, au cœur de la France, dont il aspire le sang par tous les suçoirs » (« Lèse-Rothschild », Le Cri du peuple, 17 juin 1886). La haine de Rothschild brouille les clivages partisans et favorise des rapprochements inédits, puisqu’à l’autre extrémité de l’échiquier politique, Jean Mauray répond à Jules Guesde dans Le Pilori, feuille bonapartiste et « cléricale » : « Pour une fois, je suis absolument d’accord avec les gens du Cri du peuple. L’autre jour, ils ont dit […] qu’il y aurait du chemin à faire du côté de la question sociale, le jour où l’on verrait rendre gorge à la haute juiverie financière. » (Jean Mauray, « Videz le Juif », Le Pilori, 20 juin 1886).
- [39]É. Drumont, « Autrefois et aujourd’hui », La Libre Parole, 13 septembre 1892.
- [40]É. Drumont, La France juive, op. cit., t. II, p. 100.
- [41]Lettre d’É. Drumont au père Du Lac, Archives de la Compagnie de Jésus, H Du 57, 30 septembre 1891.
- [42]É. Drumont, Le Dernier des Trémolin, Paris, V. Palmé, 1879, pp. 320-321.
- [43]É. Drumont, La France juive, op. cit., t. I, p. 149.
- [44]É. Drumont, La Fin d’un monde. Étude psychologique et sociale, Paris, A. Savine, 1889 [octobre 1888], p. 512.
- [45]É. Drumont., La Dernière Bataille, op. cit., p. 11.
- [46]La loi du 10 juillet 1964 fera éclater le département de Seine-et-Oise en trois nouveaux départements : Essonne, Val-d’Oise et Yvelines.
- [47]É. Drumont, La Dernière Bataille, op. cit., p. 13. Voir également id., « Une forêt juive », La Libre Parole, 18 juillet 1892.
- [48]É. Drumont, Le Testament d’un antisémite, op. cit., p. 391. À La Libre Parole, le journaliste et maître chanteur Raphaël Viau sera chargé par Drumont d’« enquêter » en province sur les « Villégiatures juives » ou les « Châteaux d’Israël », titres de plusieurs de ses « séries ». Faisant sa spécialité des « choses vues » narrées sur un ton fantaisiste, Viau signera de nombreux « reportages » – la plupart du temps inventés de toutes pièces – sur les fêtes religieuses juives ou sur les réceptions données par les Rothschild, les Camondo, les Cahen d’Anvers, etc. Il prétendra retracer, au fil de ses articles, « l’histoire anecdotique de l’asservissement du Français par le Juif […], sorte de revue tragi-comique », comme il l’écrit dans Ces bons Juifs !, Paris, A. Pierret, 1898, p. XX. Dans cet ouvrage, affirme La Libre Parole, Viau « montre » le Juif dans le « commerce », l’« agiotage », la « politique », la « haute banque » et le « grand monde » (« Ces bons Juifs ! », La Libre Parole, 7 mars 1898). Sur Raphaël Viau, voir son livre de souvenirs (qui ne ménage pas Drumont) Vingt ans d’antisémitisme. 1889-1909, Paris, E. Fasquelle, 1910, X-384 p., et Bertrand Joly, Dictionnaire biographique et géographique du nationalisme français (1880-1900). Boulangisme, ligue des patriotes, mouvements antidreyfusards, comités antisémites, Paris, Honoré Champion, 1998, pp. 401-402.
- [49]Cité par Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Paris, Le Seuil, coll. « Points histoire », 1991, t. II., p. 207.
- [50]Octave Mirbeau, « Palinodies ! », L’Aurore, 15 novembre 1898.
- [51]Pierre Birnbaum, Les Fous de la République…, op. cit., p. 196.
- [52]Cf., Michael R. Marrus, Les Juifs de France à l’époque de l’affaire Dreyfus, Bruxelles, Complexe (1re éd. Paris, Calmann Lévy, 1972), 1985, p. 167.
- [53]Jean Drault, Drumont, la « France juive » et la « Libre parole », Paris, Déterna (1re éd. Paris, Société française d’éditions littéraires et techniques, 1935) 1998, p. 37.
- [54]Savignac, « La “Question juive” », Le Pilori, 27 avril 1890 ; « Un tapage instructif », L’Observateur français, 20 avril 1890 ; Jean Drault, Drumont…, op. cit., p. 37 ; Julien Mauvrac, Sous les tentes de Japhet, Paris, L. Genonceaux, 1890, pp. 108-109. Voir également É. Drumont, Le Testament d’un antisémite, op. cit., pp. 364-365.
- [55]E. Vidal-Naquet, Archives israélites, « À propos de la conférence du boulevard des Capucines », 24 avril 1890.
- [56]Jean Drault, Drumont…, op. cit., p. 37.
- [57]Ibid.
- [58]Réagissant à la campagne menée par La Libre Parole contre la présence d’officiers juifs dans l’armée, le capitaine de dragons André Crémieu-Foa provoque Drumont en duel, l’affronte le 1er juin 1892 et se bat le 20 juin avec un autre rédacteur du journal antisémite, le comte Pradel de Lamase. Un incident survenu entre les témoins lors de cette rencontre entraîne un nouveau duel, qui oppose cette fois le marquis de Morès au polytechnicien et capitaine du génie Armand Mayer, issu d’une vieille famille juive alsacienne. Touché par l’épée de son adversaire, Mayer succombe à sa blessure quelques heures plus tard. Sa mort soulève une indignation unanime dans la presse et le monde politique. Une foule immense assistera aux obsèques de l’officier juif, célébrées à Paris le 26 juin 1892. Voir sur cette affaire Marcel Thomas, Esterhazy ou l’envers de l’affaire Dreyfus, Paris, Vernal/Philippe Lebaud, 1989, pp. 132-138 ; Grégoire Kauffmann, Édouard Drumont. 1844-1917, thèse de doctorat, Sciences Po Paris, 2007, pp. 461-474 ; Archives de Paris, D.2U8 291, Cour d’assises de la Seine, « Morès poursuivi pour le meurtre du capitaine Armand Mayer » (juin-août 1892). Les nombreux duels qui jalonnent la carrière de Drumont démentent avec force la thèse du « silence du dédain ». Comme Crémieu-Foa, plusieurs Juifs insultés par le polémiste répondent en lui envoyant leurs témoins : Arthur Meyer, directeur du Gaulois (avril 1886) ; Henri Vanoven, chroniqueur judiciaire à L’Intransigeant (mars 1891) ; Ferdinand Isaac, sous-préfet d’Avesnes (février 1892) ; Bernard Lazare (juin 1896).
- [59]Philippe Oriol, Bernard Lazare, Paris, Stock, 2003, pp. 234-240. Voir aussi Pierre Birnbaum, Le Moment antisémite. Un tour de la France en 1898, Paris, Fayard, 1998, p. 364.
- [60]Propriétaire du château de Pontchartrain (Yvelines), proche de Joseph Reinach et de Pierre Waldeck-Rousseau.
- [61]Cf. Raphaël Viau, Vingt ans d’antisémitisme, op cit., p. 306.
- [62]Gaston Méry, « Lâche agression contre Édouard Drumont », La Libre Parole, 4 juin 1902.
- [63]« Le Duel Méry-Dreyfus Gonzalès », La Libre Parole, 8 juin 1902.

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