Le TuTu





Le personnage central du livre, Mauri de Noirof, est un extravagant, sans doute, ou un excentrique. « Grand, maigre, la barbe en pointe, les yeux noirs, le cou enserré dans un faux-col à la mode, toujours mis avec une extrême recherche, [il] réalisait le type le plus parfait de l'homme du monde. » Les autres personnages qui hantent sa vie comme dans un rêve ne le sont pas moins. Par exemple, Mme de Noirof, sa mère, qu'il voudrait épouser... : « J'ai connu ta supériorité, je vais mettre des gants crème non fouettée et te demander en mariage. » Et, comme elle lui fait remarquer que les lois s'y opposent, il lui demande de lui trouver une femme immédiatement. Après avoir réfléchi, elle énumère les prétendantes possibles, qu'il va refuser l'une après l'autre : trop maigre celle-ci, trop grosse celle-là. Et lorsqu'elle le prie de s'expliquer, le dialogue prend une dimension scatologique ahurissante. Les grosses sont remplies de matière fécale et les maigres « n'ont rien dans le ventre » : « Lorsqu'elles vont à la garde-robe - et elles n'y vont que tous les quatre ou cinq ou six ou sept ou huit jours -, elles y déposent péniblement quelques petites crottes noires, sèches et dures, qui tombent une à une comme des balles de fusil, sans fracas. » Après avoir réfléchi quelques instants, elle lui répond qu'après tout « les plus belles femmes ne sont composées, chimiquement parlant, que de quintessence de matière fécale ». Et pour parfaire sa démonstration, il lui lit une lettre de la duchesse d'Orléans, princesse palatine et mère du Régent, à l'électrice de Saxe et la réponse de cette dernière, dont je ne citerai qu'un passage : « Les plus beaux teints ne s'entretiennent que par de fréquents lavements qui font chier ; c'est donc à la merde que nous avons l'obligation de la beauté. » Cette correspondance authentique était bien connue à l'époque de Flaubert et des frères Goncourt. Julián Riós remarque avec justesse que « la question que nous pose ce roman-sphinx ou sphincter est peut-être en fin de compte, après toute cette scatologie exacerbée, ce que peut donc cacher tant de "merde, merde et archimerde" comme dirait Flaubert. »
Les moeurs fin de siècle ne laissent pas de surprendre . Je pense en particulier aux nauséabonds frères Goncourt. Dans son journal, Edmond de Goncourt se complaît à rapporter des ragots - ou à les inventer, plus probablement - sur « l'amant de Verlaine, ce glorieux de l'abomination, de la dégoûtation, qui arrivait au café et, se couchant, la tête sur le marbre d'une table, criait tout haut : " je suis tué, je suis mort. X m'a enculé toute la nuit... je ne puis plus retenir ma matière fécale." » Rimbaud ou Verlaine n'appelaient-ils pas les habitants de Charleville des « caropolmerdés ». Le mot de Cambronne ponctue, un temps, leurs lettres. Au hasard, cette phrase de Rimbaud : « Quand vous me verrez positivement manger de la merde, vous ne trouverez plus que je coûte trop cher à nourrir. » Mais ces formules, qui chez eux semblent parfois relever de la blague de potaches, ont, la plupart du temps, valeur de protestation contre l'ordre bourgeois triomphant. Je n'y vois guère de scatologie au sens strict du terme. Dans le Tutu, on rit ; chez les Goncourt, on se bouche le nez.
On notera qu'au milieu de ces « débordements » l'argent va rentrer en scène et devenir le protagoniste de l'intrigue du Tutu : chacun essaie d'escroquer l'autre et dépense sans compter. M. de Noirof veut se marier, mais pas avec n'importe qui. La dame se doit d'avoir une dot conséquente. Le clergé lui-même, représenté par l'évêque de Djurdjura, « si sympathique aux femmes, amant d'une cocotte de haute marque très influente à la cour chrétienne et qui était allée à différentes reprises baiser la mule du pape pour obtenir de l'avancement en faveur de son prélat favori », ce prélat donc, « qu'elle trompe avec Léon XIII », n'a de cesse d'obtenir de ses admiratrices des sommes colossales, tantôt pour la fondation de la basilique de Montmartre, tantôt pour exploiter les mines d'argent de Monte Rubio. Le chapitre qui raconte la soirée chez le duc de la Croix de Berny en présence du futur pape est particulièrement réjouissant. Il fait son entrée au son de la Marseillaise et « une débauche de lumière électrique inonde des groupes de femmes nues qui remplaçaient les bronzes de la cimaise ». « L'évêque en rigola comme une petite folle. » Il était soûl, comme tous les notables qui l'entouraient. Et lorsqu'il tâte les mollets d'une de ces dames, celle-ci, « lorsqu'elle sentit l'attouchement sacré dont elle était l'objet [...], fit pipi sur la main de monseigneur ». Le chien sur lequel elle s'appuyait « commit une crotte monstrueuse. L'évêque bénit ces déjections... ».
Le monde politique de l'époque n'est pas épargné. Mauri de Noirof est un jour appelé à l'Élysée. Il avait, quelques jours auparavant, « trouvé un système de chemin de fer à marche mille fois plus rapide que celle de nos meilleurs express ». « Le ministère avait démissionné [...] et l'on mandait Noirof pour lui offrir le portefeuille de la justice. Il accepta. » Il joue au sérieux son rôle de ministre, « ne prenant aucune résolution, congédiant son monde au galop, ayant hâte de se retrouver seul, dans son cabinet, en face d'une glace, pour se faire des grimaces, en habit de gala, avec une petite balance à chaque main ». Mais il fit voter une loi abrogeant la pénalité ordinairement encourue par les adultères pour lui substituer un supplice inédit. À l'aide d'une guillotine miniature, on amputera d'un centimètre le membre « avec lequel le crime aura été commis. En cas de récidive, l'amputation sera de deux centimètres... ».
Je parlais tout à l'heure de la dimension scatologique de ce livre. La tératologie y occupe également une place importante : d'une façon ou d'une autre, tous les personnages sont des monstres, des aberrations, aurait pu dire l'historien Baltrusaïtis. Mais, dans cette galerie, il y a un phénomène de foire comme on en raffolait jusqu'au milieu du XXe siècle. Je me souviens avoir vu dans les années cinquante, dans les villages du centre de la France où j'habitais alors, une femme-tronc, des frères siamois, que sais-je encore ? Truquées ou non, ces exhibitions flattaient la curiosité malsaine de foules empressées à jouir de l'anormalité. Ainsi la femme à deux têtes, quatre jambes et quatre bras, qui « possédait un seul bassin et un seul estomac », Mani-Mina, dont Mauri s'éprend : « La perspective d'une nuit d'amour unique en son genre picotait délicieusement les papilles de Mauri ; il proposa des choses immorales ; l'une dit oui, l'autre dit non. » Il finit par engrosser l'une d'elles, qui mourra en mettant au monde une créature « superbe à quatre têtes, huit bras, huit mains, moitié masculin, moitié féminin », nommée Paul-uc-zo-Émilie. Cet « enfant quadruplement corporel » a donc quatre bouches qui réclament sans cesse du lait à une nourrice qui n'a, elle, que deux seins. Que faire ? C'est là qu'intervient un autre personnage, le docteur Messé-Malou, savant digne du Locus Solus de Raymond Roussel, qui injecte à Mauri « une culture de vibrions lactifères » : « Vous aurez plus de lait qu'une vache. » Dans le jardin extraordinaire de ce génial inventeur, des rosiers produisent des poires, des palmiers sécrètent des gouttes d'or et d'argent et lui rapportent deux mille francs par jour. Mais, surtout, il y a « un arbre aux branches duquel poussent des corps humains en formation ou presque parfaitement constitués ». L'hommier, tel est son nom, est la parfaite démonstration que « ce médecin est plus fort que le bon Dieu » et possède le secret de l'immortalité.
Un autre acteur du Tutu, le train, joue le rôle de deus ex machina ainsi que le remarque justement Julián Riós. On a évoqué tout à l'heure le chemin de fer de Mauri de Noirof parcourant trente kilomètres en une seconde : « L'aller et le retour Paris-Lyon durait une minute. » Et c'est dans le train qui emporte le cercueil dans lequel repose la femme de Mauri de Noirof que ce dernier va, sur la bière, céder à son désir pour sa mère : « Elle s'abandonna. Il s'abandonna. Ils s'abandonnèrent. Et ils se connurent dans un baiser long, impur et hideux... » - Julián Riós commente ainsi ce « dénouement » : « Dans le va-et-vient d'un train [...] OEdipe sans complexes parvenait enfin à pénétrer là d'où il était sorti, refermant ainsi le cercle vicieux. »
Il faudrait aussi parler de la réflexion de Mauri sur le langage qui lui permet « de découvrir que les Japonais appelaient leur mère caca et que, primitivement, l'homme émettait de simples cris pour traduire ses émotions, comme le chimpanzé. Il en conclut banalement que le genre humain n'est qu'une famille de singes civilisés. » Il imagine une langue dans laquelle tous les mots seraient abrégés. On pourrait alors « imprimer à la conversation un mouvement de rotation qui ferait très bien à une époque où l'on est pressé de naître, de vivre et de mourir ». L'hipp s'app diff ? Comprenez : l'hippopotame s'apprivoise difficilement. Voilà qui renvoie aux Exercices de style de Raymond Queneau et à nos modernes SMS.
Le plus étrange cependant à mes yeux reste la lecture des Chants V et VI de Maldoror par Mauri à sa mère, tous les vendredis et les 13 de chaque mois, tout en dégustant « un plat de cervelle en putréfaction d'un sujet disséqué à l'amphithéâtre de l'École de médecine », arrosé « d'une excellente bouteille de crachats d'asthmatiques... ».
J'ai tenté de donner une idée, bien partielle, au lecteur de ce qui l'attend s'il se décide un jour à ouvrir ce livre inclassable, unique, insolent, iconoclaste et rabelaisien, à certains égards un chef-d'oeuvre. On peut y entendre par moment Jarry, Flaubert, Roussel ou Huysmans et, evidemment, Lautréamont. Mais qu'on ne s'y trompe pas : il ne s'agit pas d'un pastiche mais d'un ouvrage précurseur, au sens où Borgès disait que tout grand écrivain crée ses propres précurseurs. Il faut se jetter dans ce texte qui ne ressemble à aucun autre et se laisser emporter par son mouvement, sa vitesse vertigineuse, son écriture impeccable et surprenante souvent par ses trouvailles verbales et syntaxiques, sa puissance onirique... Oui, quel livre extraordinaire !
Jean Ristat

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