VALIE EXPORT

« Le
travail pionnier de VALIE EXPORT est essentiel pour une génération
d’artistes- hommes et femmes- qui, depuis les années quatre-vingt, s’est
intéressée à la représentation du corps et de l’identité. Elle a été
l’une des premières artistes à interroger la complexité des relations
entre la subjectivité, la construction du genre et le système
médiatique, en montrant que l’identité est inscrite dans l’ensemble de
ces relations. »[1]
L’œuvre
de VALIE EXPORT est protéiforme. Elle se compose de performances,
photographies, vidéos, dessins, écrits, films de fiction et
installations. Toutes ces pratiques sont les supports de son
questionnement sur la position sociale de la femme dans la société
patriarcale de l’après-guerre.
Jusqu’à
l’âge de 14 ans, l’artiste suit sa scolarité dans un couvent. Cette
période est marquée par une vision très religieuse de la vie et une
obsession pour Dieu et la religion.
Puis,
de 1955 à 1958, VALIE EXPORT étudie à l’Ecole des Arts Décoratifs de
Linz, dans la section textile et réalise ses premiers autoportraits,
Metamorphosen der Identität. Elle s’installe ensuite à Vienne et
poursuit sa formation au Haut Laboratoire expérimental d’enseignement
fédéral pour l’industrie textile de Vienne, où elle se spécialise dans
le Design de 1960 à 1964. Elle travaille de 1965 à 1968 en tant que
scripte, monteuse et figurante et, en 1966, elle écrit son premier
scénario.
C'est
en 1967, que Waltraud Höllinger devient VALIE EXPORT. C’est un moment
décisif qui s’inscrit dans sa problématique de l’identité. À la fois
concept et logo ce nouveau nom doit être écrit en lettres majuscules.
VALIE pour la féminité et EXPORT en référence à une marque de cigarette,
Smart Export, à forte connotation machiste. L’année d’après, elle
réalise VALIE EXPORT – SMART EXPORT (1968), photographie en noir et
blanc où elle se met en scène dans une caricature publicitaire. Cette
œuvre est l'occasion pour l'artiste de construire un manifeste visuel
autour de son nom-logo.
En
1968, à Vienne elle rencontre le groupe de cinéaste d’avant-garde
constitué autour de Peter Weibel, Kurt Kren et Ernst Schmidt Jr, et
fonde avec eux la « Austrian Filmmaker’s Cooperative ». Elle devient
également membre du Wiener Institüt Fûr Direkte Kunst qui rassemble les
Actionnistes viennois, Otto Muehl, Gunter Brus et Hermann Nitsch. Leur
volonté est de libérer la société d’après-guerre des structures de
pensée "réactionnaire". À partir de ces rencontres, VALIE EXPORT
construit un vocabulaire personnel où s’opère une réflexion sur le corps
dans l’espace et l’image en mouvement par l’utilisation de la vidéo et
d’installations interactives.
Tout
comme les actionnistes, VALIE EXPORT utilise son corps comme base de
son travail ; de la même façon, elle veut dépasser les limites imposées
par la société et affronter directement le public. Son travail se
distingue cependant de celui des actionnistes par le propos très
féministe qu’il contient. En 1970, dans son action Body Sign Action,
elle se fait tatouer sur le haut de la cuisse gauche un porte-jarretelle
retenant l’amorce d’un bas. C’est pour l’artiste, le symbole d’un
esclavage féminin passé. Dans une volonté d’opposition à la misogynie
des actionnistes viennois, elle réalise Aus der Mappe Der Hundigkeit.
(1968) action durant laquelle elle se promène dans le centre de Vienne
tenant en laisse, Peter Weibel, marchant à quatre pattes derrière elle.
Les
performances de VALIE EXPORT ont une réelle visée provocatrice. Très
tôt, ses œuvres appellent à la réaction du spectateur plutôt qu’à une
contemplation de l’objet. Par ailleurs, son travail ne revendique aucune
esthétique particulière qui pourrait diminuer la force du propos. Dès
la fin des années 1960, l’artiste renonce aux musées et aux galeries,
trop conservateurs pour ses propositions expérimentales. Elle fait le
choix de présenter ses performances dans la rue, au sein d'un
environnement quotidien. Elle s’adresse ainsi à un auditoire non averti,
surpris par l’agressivité de ses actions. Pour sa performance
Aktionshose:Genitalpanik (1969), l'artiste arpente les files de cinémas
pornographiques de Munich, vêtue d’un pantalon ouvert à l’entre-jambe et
exhibant un fusil aux yeux des spectateurs.
L’artiste
soumet son corps à des épreuves de violence physique et psychologique
pour représenter les souffrances subis par le corps féminin. Elle
définit son travail comme du Media Aktionism. Lors d’une performance,
Eros/ion (1971), nue, elle se roule sur du verre pilé avant d'imprimer la trace de ses blessures sur un papier vierge. Elle entend ainsi changer la vision du nu féminin. Dans
la vidéo, Remote...Remote, (1973), elle se blesse les doigts avec une
lame de cutter avant de souiller un bol de lait de son sang. Ces actions peuvent être comparées à celles de Marina Abramovic, Michel Journiac ou Gina Pane.
La
confrontation de VALIE EXPORT aux nouvelles technologies débute en 1966
avec des œuvres qui s'inscrivent dans la continuité de l’ "Expanded
cinema", caractérisé par l’abandon de la salle de cinéma classique et
des conditions de présentation traditionnelles. L’artiste décrit
l’ " Expanded cinema " comme « l’extension du film traditionnel à la
scène et à la rue, en rompant la chaîne conventionnelle et commerciale
de fabrication du film. » C’est selon elle, « un collage étendu dans le
temps et sur différentes couches spatiales et du medium, pour rompre
avec la bidimensionnalité de la surface. »[2]
Ses « Expanded cinema » ont servi de support à ses performances
(Cutting, 1967). Dans Tapp und Tastkino/Touch Cinema (1968) elle dénonce
l’abus du corps de la femme dans le cinéma. L’artiste présente son
action pour la première fois au 2nd Maraisiade Junger Film de
Vienne. Dans cette performance, elle déambule dans les rues de la ville
portant sur sa poitrine nue une boite en carton avec un petit rideau. A
ses côtés, Peter Weibel muni d’un mégaphone invite le public à
s’approcher d’elle et à toucher. VALIE EXPORT crée une contradiction, en
offrant une partie très érotique de son corps au public. Elle décrit
ainsi son travail : « J’ai senti qu’il était nécessaire d’utiliser le
corps de la femme pour créer de l’art. Je savais qu’en étant nue,
j’allais profondément intriguer le public. Il n’y avait là aucun désir
pornographique ou érotico-sexuel impliqué. Et c’est là que naissait la
contradiction ».
Au
cours des années 1970, la force provocatrice de son travail s'atténue
en faveur d'une recherche sur la relation du corps à l'espace urbain et
rural. Körperkonfiguration
(1972-1982) est un projet qui prend la forme d’une enquête
photographique dans laquelle l'artiste place son corps dans un paysage
telle une sculpture vivante. Au
travers de cette œuvre, elle souligne la perception spatiale inscrite
dans le corps et explore les possibilités de positionner le corps dans
l'espace.
VALIE
EXPORT s'est aussi intéressée à la réalisation d'installations
interactives (Split reality, 1970) et de vidéos pour la télévision
autrichienne (Facing a Family, 1971). En 1984, elle réalise son
troisième film de fiction, Die Praxis der Liebe, sélectionné au Festival
International du Film de Berlin. Et en 1989, elle crée ses premières
photographies numériques mêlant visages féminins et éléments
architecturaux.
L'écriture
est un autre moyen pour VALIE EXPORT d'exprimer son engagement
idéologique et politique. Elle écrit plusieurs manifestes (Women’s Art. A
Manifesto, 1973), des ouvrages théoriques (Aspects of Feminist
Actionism et The Real and Its Double : The Body) et historiques (sur des
femmes écrivains comme Virginia Woolf et Gertrude Stein).
L’artiste
a enseigné la vidéo à l’Université du Wisconsin, de 1983 à 1991. De
1991 à 1995 elle est professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Berlin, puis
à la Kunsthochschule für Medien de Cologne où elle enseigne le multimédia et la performance jusqu'en 2005.
Priscilia Marques


Commentaires
Enregistrer un commentaire