Samuel Beckett/ Film 1965
Connu
pour son théâtre de l'absurde - En attendant Godot, Fin de partie, Oh
les beaux jours... - et ses romans (encore que), Samuel Beckett l'est
sans doute moins pour les rapports qu'il a entretenus tout au long de sa
carrière avec le cinéma. Cet intérêt se manifeste dès 1934, alors qu'il
travaille comme lecteur au Trinity College de Dublin et qu'il a déjà
publié plusieurs textes. Beckett adresse une lettre à Eisenstein dans
laquelle il lui demande de devenir son assistant et part pour Moscou
suivre les cours du réalisateur soviétique. Toutefois, si le dramaturge
s'intéressera toujours aux adaptations cinématographiques de ses pièces,
il faudra attendre trente ans après son voyage en U.R.S.S. pour qu'il
écrive le scénario de son premier et unique film, intitulé... Film.
Le
projet trouve son origine dans la proposition faite en 1963 par Barney
Rousset, fondateur de la maison d'édition new-yorkaise d'avant-garde Grove Press,
aux trois dramaturges Ionesco, Beckett et Pinter d'écrire chacun un
scénario original qu'il publiera. Seul Beckett honore la commande et
s'envole pour New York avec un scénario de six pages dans la poche (paru
en France, comme l'ensemble de son oeuvre, aux Editions de Minuit dans
le recueil Comédie et actes divers). Sa participation au
tournage dépasse largement le cadre de la simple écriture, Beckett
s'investissant dans le choix des plans et passant souvent derrière la
caméra au point de pouvoir porter légitimement la casquette de
co-réalisateur du film avec Alan Schneider, metteur en scène de théâtre
d'origine russe qui s'est chargé de toutes les premières américaines des
pièces de Beckett.
Film
est un moyen-métrage d'une vingtaine de minutes dont l'acteur
principal, et quasi unique, est un Buster Keaton en toute fin de
carrière qui, déjà âgé de soixante-dix ans, tournera encore deux
courts-métrages (The Railrodder1956 et The Scribe1966) avant de s'éteindre en 1966.
Il
s'ouvre sur le gros plan d'un oeil laiteux à la paupière ridée, organe
d'autant plus mimétique de l'objectif de la caméra que l'homme à qui il
appartient est borgne comme nous le révéleront les dernières images du
film, et dont la forme circulaire, motif central du film, se confond
avec celle de la lettre unique qui sert de nom au personnage : "O".
Enchaînant sur un panoramique le long du mur décati d'un vieux bâtiment
dont les plissures et les stries évoquent la paupière du plan
d'ouverture, la caméra va poursuivre O (toujours de dOs) dans la rue
d'une sorte de quartier industriel. Il s'arrête près d'un couple que sa
seule vue effraye, va se réfugier dans la cage d'escalier d'un immeuble
où une vieille femme s'évanouit de terreur après avoir regardé en
direction de la caméra, puis se rend dans ce qu'on suppose être son
appartement. Il s'agit d'une pièce à l'ameublement spartiate - un lit
défait, une chaise à bascule, un miroir, une photo de Dieu le Père (au
physique de philosophe grec) clouée au mur et une petite table poussée
contre ce mur sur laquelle trônent un bocal et une cage. O la partage
avec plusieurs animaux (un poisson rouge, une perroquet, un chat et un
chien) dont il semble ne pas supporter le regard. Il tente de faire
sortir le chat et le chien (donnant lieu au passage à un petit "clin
d'oeil" au cinéma burlesque en faisant systématiquement rentrer le chat
quand le chien est poussé dehors et vice versa), met une couverture sur
le bocal et la cage. O recouvre également le miroir avec une serviette,
va jeter quelques regards inquiets par la fenêtre qu'il occulte avec un
rideau. Finalement, il s'installe sur le fauteuil, sort de sa sacoche ce
qui ressemble à des photos de famille, les regarde une par une et tombe
sur un portrait de lui-même portant un bandeau sur l'oeil. O déchire
toutes les photos, les jettent au sol et les piétinent (la photo de Dieu
a subi le même sort, blasphème !). Le film se termine lorsque O,
toujours assis sur son fauteuil à bascule, voit son double en face de
lui. Pour la première fois, la caméra le filme de face. Il place ses
mains devant les yeux, comme s'il se croyait victime d'une
hallucination, regarde à nouveau. Circularité thématique oblige Film s'achève comme il a débuté sur un très gros plan de l'oeil que ferme, à jamais, le voile de la mort.
D'un point de vue cinématographique, Film apparaît
comme un hommage aux expérimentations surréalistes de Bunuel (le plan
d'ouverture sur l'oeil d'O évoque forcément au cinéphile un Chien andalou1928) et de Cocteau (Le Sang d'un poète1932).
Par la présence de la silhouette emblématique de Buster Keaton et de
son canotier, par la scène de course-poursuite dans la rue ou le choix
d'une bande-son "mutique" (et non "muette" comme le fait remarquer Marie
Pierre Lafargue dans son analyse publiée dans la revue NRP),
il se rattache également au genre du burlesque. Un burlesque qui
s'affirme comme une manifestation de la puissance subversive du vivant
("le grain de sable", si l'on préfère) face à un univers entièrement
régi par les principes logiques et mathématiques d'une circularité
omniprésente ("la machine tragique", dont on ne peut s'extraire et qui
nous ramène inexorablement à notre point de départ).
Dès
les premières lignes de son scénario, Beckett décrit son projet comme
une tentative d'illustrer le concept suivant : "Perçu de soi subsiste
l'être soustrait à toute perception étrangère, animale, humaine, divine.
La recherche du non-être par suppression de toute perception étrangère
achoppe sur l'insupprimable perception de soi." C'est bien à cette quête
que se livre O pendant tout le métrage en cherchant éperdument à
fuir le regard d'autrui : le couple, la vieille femme, ses animaux de
compagnie, l'image de Dieu, sa propre image photographiée ou reflétée
par le miroir. Mais plus que tout, c'est à l'oeil de cette caméra qui le
poursuit sans relâche qu'O souhaite s'arracher. Un oeil qui finira, par
le biais de quelques plans en vue subjective, par se confondre avec sa
propre vision tronquée, incomplète, floue (comme nous l'avons dit O est
borgne) et en définitive par ne faire plus qu'un avec lui-même. Comme le
fait remarquer Marie Pierre Lafargue, lorsque O est enfin parvenu à
faire le vide autour de lui de toutes les perceptions extérieures et de
la sienne propre (puisqu'il meurt), "le mouvement cinématographique [de
cette caméra qui continue mécaniquement de filmer] reste garant de
l'indéfectible conscience de soi".
On l'aura compris, Film constitue
une sorte de méta-film, de mise en abîme expérimentale sur la
perception de soi et sur la représentation de nous-même que nous renvoie
la caméra et donc par extension le cinéma. Une curiosité aux portes de l'étrange.


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