La dernière interview / Pier Paolo Pasolini
Chaque
mot tombé de la bouche ou de la plume de Pier Paolo Pasolini vaut plus,
de nos jours et depuis sa disparition, qu'un diamant ou que de l'eau de
pluie par temps de sécheresse. Même si le texte n'est pas majeur, même
si la valeur symbolique de cette interview, la dernière donnée
l'après-midi du soir ou de la nuit où il serait sauvagement massacré par
on ne sait qui, l'emporte sur son intensité et son importance : ce
petit texte publié chez Allia et vendu à 3 euros, L'Ultima Intervista di
Pasolini, est une bénédiction.
Si on chérit tant Pasolini,
ce n'est ni par snobisme, ni parce qu'il est régulièrement remis à la
mode par les outrances et les bêtises du capitalisme, de Berlusconi et
de Sarkozy, par les flux migratoires, les résurgences de la lutte des
classes, l'emprise de la bourgeoisie commerçante et commerciale sur nos
vies. Si l'on chérit tant Pasolini, c'est parce que sa parole venue d'il
y a désormais presque 35 ans, n'a pas pris une ride, pas un jour, pas
une année, figée par sa portée visionnaire et poétique, parce que, comme
le développe le poète dans cette interview, Pasolini est allée la
pêcher profond dans la civilisation de son temps, la pêcher où les
autres n'allaient pas, au fond, du fond des banlieues romaines, dans les
bouges, les lieux sordides où la fécondation des idéaux consuméristes,
la violence, les petits intérêts avec les traditions, les archaïsmes, se
mettaient en place, engendrant bêtise, surviolence, insouciance,
castration de la capacité à s'insurger, en même temps qu'une sourde
fracture, large comme un océan, entre la gauche et ses intellectuels,
entre les politiques et leurs... sujets, entre les paroles et les
langues qui ne se comprennent pas. Pasolini faisait figure à cette
époque de bizarrerie dans le paysage intellectuel italien. On disait
qu'il allait un peu loin, qu'il exagérait, qu'il ne représentait rien.
Chaque mot de cette interview sonne avec le recul comme un constat d'une
lucidité affolante de ce qui s'est passé depuis et continue de se
passer. C'est pour cette raison, la seule et l'unique, qu'il faut
continuer de lire Pasolini et de voir ses films, pas comme une curiosité
scandaleuse ou un cours d'histoire des idées : juste comme des cinèmes,
des images poétiques, des allégories qui portent sur elles une part de
vérité, la part de vérité.
"...
Pour vous, un événement a lieu lorsqu'il fait l'objet d'un article,
beau, bien fait, mis en page, relu avec un titre. Mais qu'est-ce qu'il y
a là-dessous ? Il manque un chirurgien qui a le courage d'examiner le
tissu et de dire : messieurs, il s'agit d'un cancer, pas d'une maladie
bénigne. Qu'est-ce que le cancer ? Une chose qui modifie toute les
cellules, qui les fait toutes s'accroître de manière folle, en dehors de
la logique qui les animait précédemment. Est-il un nostalgique, le
malade qui rêve de la santé qu'il avait avant, même si avant il était
stupide et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire. Voilà, avant tout
il faudra faire je ne sais quel effort afin que tous, nous regardions
la même image. Moi j'écoute les hommes politiques, et cela me rend fou.
Ils ne savent pas de quel pays ils sont en train de parler, ils sont
aussi éloignés que la lune. Et les lettrés. Et les sociologues. Et les
experts en tout genre. (...) Peut-être est-ce moi qui me trompe. Mais je
continue à dire que nous sommes tous en danger."
Benjamin Berton
Benjamin Berton

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