L’AFFAIRE RIMBAUD






ARCHIVES : L’AFFAIRE RIMBAUD

En attendant de découvrir le fruit des recherches de l’infatigable Jean-Jacques Lefrère, ce « découvreur, le contraire d’un assis universitaire », cet « enquêteur précis et inspiré » (Sollers), il n’est sans doute pas inutile de rappeler ce que disait l’un des principaux protagonistes de l’affaire de la fausse Chasse spirituelle (mai-juillet 1949), le comédien Nicolas Bataille (1926-2008).

Nicolas Bataille, Comment j’ai fait un faux Rimbaud

Comment j’ai fait un faux Rimbaud. L’histoire de la Chasse spirituelle, suivi de la lecture de La Chasse spirituelle, 57’, document audio paru en février 1991.
1. Comment j’ai fait un faux Rimbaud


(durée 26’07)
André Breton et les auteurs du pastiche :
[...] je mets délibérément hors de cause les auteurs avoués du pastiche. Qu’il soit bon ou mauvais, les raisons qui leur ont dicté de l’entreprendre sont acceptables : on sait qu’il s’agissait pour eux de se venger de critiques de mauvaise foi auxquelles ils avaient été en butte lors de leur participation à un spectacle tiré d’Une Saison en Enfer. On aurait mauvaise grâce à les chicaner sur le procédé qui, à cette fin, leur a paru le plus expédient, d’autant plus que celui-ci a atteint son but, qu’en efficacité il a même porté bien au-delà. On leur doit d’entendre souffler ce vent salubre. L’émotion qu’ils ont montrée devant les proportions que prenait l’aventure et la mise au point qu’ils se sont hâtés de faire sont, de toute manière, à leur honneur.
Dans « l’affaire de la Chasse spirituelle » M. Saillet, réfugié derrière ses zébrures, n’est mis nommément en cause qu’assez tard, mais du premier coup de manière plus grave que tout autre. C’est M. Billot, commis-libraire, qui conte, à la conférence de presse du 24 mai : « Au mois de mai dernier, mon camarade Nicolas Bataille m’a apporté un texte : il me confiait sous le sceau du secret qu’un admirateur d’Une Saison en Enfer lui avait permis, toujours sous le sceau du secret, de compulser ce texte et même d’en prendre copie. Au bout de deux jours, j’ai quand même porté ce texte à Maurice Saillet, en lui confiant — sous le sceau du secret — qu’il s’agissait du fameux inédit de Rimbaud la Chasse spirituelle. Une dizaine de jours plus tard, Saillet m’annonça que le texte allait paraître au Mercure de France... — Une chose n’est pas éclaircie, demanda M. Benjamin Péret : Comment votre texte est-il passé de Saillet au Mercure ? — C’est M. Maurice Saillet qui l’a remis à M. Pascal Pia, affirme alors M. Billot [2]. » (André Breton,Flagrant délit. Je souligne. A.G.)
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2. Lecture de La chasse spirituelle
avec une sixième partie intitulée Amours bâtardes.

(durée 28’)
La chasse spirituelle en pdf (GIF) (sans la sixième partie).
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André Breton écrivit Flagrant Délit en juillet 1949.
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« Flagrant délit » : André Breton dénonce la mystification littéraire

Flagrant Délit. Rimbaud devant la conjuration de l’imposture et du truquage fut publié dans Le Figarodu 2 juillet 1949, puis chez Thésée (1949). Jean-Jacques Pauvert le republia en 1964, puis à nouveau en 1979, dans le recueil « André Breton, La clé des champs » (1ère édition, 1953, éd. du Sagittaire) [3].
On trouve dans ce dernier volume au titre magnifique, à la suite de Flagrant délit, les lettres où Breton manifeste ses critiques immédiates (le jour même de la publication d’extraits dans le journal Combat) à propos du faux Rimbaud publié sous le titre : La chasse spirituelle. Critiques qui portent d’abord et essentiellement sur la question de la langue avec la lucidité dont Breton avait déjà fait preuve en 1923 à propos de la réimpression d’un sonnet attribué à Rimbaud intitulé Poison perdu.
En 1949, André Breton considérait que « l’existence du manuscrit de la vraie Chasse spirituelle » demeurait « des plus problématiques ». Mais d’autres manuscrits semblaient exister (ceux de « Lys » et des « Remembrances ») qu’il proposait de « soumettre à une analyse graphologique ». Breton n’en émettait pas moins de sérieuses réserves sur les limites d’une telle méthode :
L’examen superficiel de l’écriture, tel qu’y procèdent les personnes non spécialisées, ne saurait bien entendu suffire. En cas de fraude de ce genre, on a tout lieu de s’attendre à ce que l’écriture soit imitée. La méprise est d’ailleurs facile même si la mauvaise foi n’intervient pas : qu’on en juge par la publication, en 1919, sous le contrôle de Paterne Berrichon, de quarante et un poèmes donnés comme fac-similé des manuscrits de Rimbaud et dont dix, réunis pourtant en cahier, ne seront reconnus qu’au bout de plusieurs années pour des « copies » prises par Verlaine. Il n’est pas moins confondant de voir M. de Bouillane de Lacoste, après l’expertise qui a mis fin à la « querelle de Poison perdu », réexaminer le manuscrit lettre à lettre pour aboutir d’ailleurs aux mêmes conclusions (espérons que les graphologues professionnels disposent de moyens de vérification plus perfectionnés).
Avant d’en venir à ces extrémités de laboratoire, je pense qu’il faut avoir épuisé l’étude interne d’un texte et s’être fait une opinion précise sur la validité ou la non-validité de sa structure. (André Breton, Flagrant délit. Je souligne. A.G.)
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L’affaire de La chasse spirituelle, avant que Breton n’écrivit Flagrant délit, donna lieu à quelques lettres préalables.

Lettre à Combat


Paris, le 19 mai 1949.

Messieurs,

Il n’est pas un « rimbaldien » véritable dont l’émotion, à découvrir ce matin la page littéraire de Combat, n’ait dû faire place presque aussitôt à l’inquiétude, pour se muer peu après en indignation. Je déplore, une fois de plus, pour ma part, que le responsable de cette page puisse tomber dans des pièges aussi grossiers. Il faut, en effet n’avoir jamais rien entendu à Rimbaud pour oser soutenir que les « quelques phrases » citées sont de lui. La médiocrité extrême de l’expression, que ne parvient pas à masquer un travail laborieux de pastiche, entraîne d’emblée le préjugé le plus défavorable en ce qui regarde l’authenticité d’un tel document. Bien que cela fût superflu pour en avoir le cœur net, j’ai tenu à me procurer l’ouvrage annoncé sous le titre « la Chasse spirituelle » et j’ai eu la patience de le lire. Il n’y a absolument rien là qui soit de nature à laisser subsister le moindre doute : la paraphrase constamment maladroite aussi bien des thèmes que des modes de formulation de Rimbaud, l’absence de tout éclair au cours de ces quelque vingt-cinq pages (et c’est trop peu dire !) — par-dessus tout l’odieuse vulgarité de « ton » — ôteraient à elles seules toute envie d’argumenter plus longtemps. Les mystifications littéraires ne sont pas toujours dénuées de charme et je me souviens, en particulier, de « Poèmes libres d’Apollinaire » qui, pour ne pas être dus à cet auteur, - en singeaient pas moins brillamment sa griffe. Mais, cette fois, M. Pascal Pia exagère. Pour s’en tenir sur le plan des épithètes et des images, à qui — d’un peu sensible et informé — fera- t-on croire que Rimbaud succombe à des associations telles que chats griffus, mariées hypocrites, mammouths furieux, soit assez en peine d’analogies pour se contenter de la tête sonore comme un coquillage géant, d’une terre chaude comme un oiseau  ? Les verbes ici en usage (Des chansons niaises groupaient des rondes dans ma tête), employés parfois en toute ignorance de la langue (Je titube les soixante vies du cycle) ne le cèdent en indigence qu’aux représentations aspirant à être de tout luxe : Je vois sans hésitation (sic) des falaises de quartz, etc... Il est à peine utile d’observer que le Rimbaud de 1872 — au faîte de son génie — n’eût pu connaître d’aussi graves et continuelles défaillances sans qu’il faille rejeter le principe d’identité. Je pense que Combat s’honorerait en déclarant sans tarder que sa bonne foi a été surprise et que l’ouvrage publié sous le titre « la Chasse spirituelle » est un faux, de caractère particulièrement méprisable.
ANDRÉ BRETON
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Un mot à André Breton


Je ne crois pas que l’affaire de « la Chasse spirituelle » ait été un « piège grossier ». J’en vois par contre un où Breton est tombé tête la première : Pascal Pia. Je suis encore convaincu de l’authenticité du texte. Si c’est un faux ou un demi-faux (un texte de Rimbaud « arrangé » par ses copieurs), assez de bons esprits le tiennent ou l’on tenu pour vrai pour que je me console d’être en leur compagnie. Mlle Akakia et M. Bataille n’ont fourni aucune preuve de leur travail de pastiche, les plus simples et les plus immédiates, celles que je leur demandai de présenter, nos lecteurs s’en souviennent, dans un article paru ici-même, mardi dernier.
Le « une fois de plus » à propos de « piège grossier » demande à être illustré par des exemples. J’espère que Breton n’aura que la peine de les énumérer dans un article que je me ferai un plaisir de publier dans cette page, à la tête de laquelle il ne me voit pas sans aigreur. Depuis quand ? Depuis un certain article qui ne lui a pas fait plaisir sur ses malheureux « Poèmes », alors que quelques mois auparavant, je lui avais causé, m’a-t-il dit « une des plus grandes joies de sa vie ». Mais Prévert n’écrivait-il pas déjà en 1930 : « Pour une coupure de presse, il se met au lit » !
Il n’y a donc qu’un « piège » où je reconnaisse aujourd’hui avoir été pris : celui que m’a tendu cet homme que je continue malgré tout d’aimer et d’admirer, quand il a voulu me faire croire qu’il était d’une autre envergure que celle, très ordinaire, de l’« homme de lettres ».
MAURICE NADEAU.
(Combat, 26 mai 1949.)
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Lettre au Figaro


Paris, le 27 mai 1949.

Je m’explique mal pourquoi M. Pascal Pia veut faire croire que je lui attribue la paternité du texte abusivement publié sous le titre « la Chasse spirituelle » et que je n’en démords pas après que ce texte a été revendiqué en toute propriété par deux comédiens.
Dans la lettre de protestation que j’adresse à
 Combat le 19 mai — soit le jour même de sa « révélation » dans ce journal — je me borne à écrire qu’en matière de mystification littéraire « cette fois M. Pascal Pia exagère ». A ce moment précis, M. Pascal Pia est, en effet, le seul responsable que je puisse mettre en cause. En tant que signataire de l’introduction pdf (GIF) , il se porte garant de l’authenticité de l’« œuvre » présentée. Cette œuvre étant de toute évidence un faux, il est normal qu’on lui en demande compte sans perdre de vue d’autres apocryphes, tels ces « Poèmes libres d’Apollinaire », à la publication desquels la rumeur publique veut qu’il ne soit pas étranger. De tels exploits marquent le goût d’une activité assez particulière pour que, en présence de toute nouvelle « trouvaille » de M. Pascal Pia, nous nous tenions sur nos gardes. Ceci dit — et faisant la part du goût et de l’humour dont il s’est rarement départi — je n’ai pas un instant supposé qu’il fût l’auteur du texte qui nous occupe, je n’ai pas cessé de répéter à qui voulait m’entendre que s’il était de lui il serait presque sûrement meilleur.
Pour qui a suivi les développements de l’« affaire Rimbaud », l’intérêt n’est d’ailleurs plus tout à fait là. Aujourd’hui la véritable question est de savoir quelles tractations, commerciales et autres, ont abouti à la publication sous le nom de Rimbaud, au Mercure de France, à 3.310 exemplaires numérotés, d’un texte dont Jean Paulhan peut dire objectivement qu’il relève de « la poésie moderne comme on l’imagine dans les provinces reculées ». Qui a trempé dans ces tractations ? Espérant, bien en vain, noyer le poisson, M. Nadeau tente de faire croire que j’assouvis contre lui une rancune personnelle. Je lui rétorquerai que lorsque, en 1923, j’ai soutenu contre Forain lui-même que le sonnet « Poison perdu » ne pouvait être de Rimbaud, ce qui est acquis aujourd’hui, j’obéissais déjà à la même horreur de l’imposture. Il est humain que je me tienne pour largement dédommagé des récentes attaques de MM. Nadeau et Saillet par la manifestation au grand jour de leur totale incompétence critique. Tout ce qu’il leur reste à sauver au- delà est leur « honorabilité ».
ANDRÉ BRETON
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« L’AFFAIRE RIMBAUD » TROUVE SON ÉPILOGUE


L’affaire de « la Chasse spirituelle » dont le Figaro et le Figaro littéraire ont largement entretenu leurs lecteurs, vient de trouver son épilogue. Elle se dénoue de la façon la plus heureuse, puisque nous apprenons que le Mercure de France, éditeur du fameux pastiche, abandonne le bénéfice de cette édition au Musée Rimbaud. D’après la lettre de M. Hartmann au conservatoire du Musée de Charleville, il s’agirait « d’une somme assez considérable ».
Le Figaro littéraire,
2 juillet 1949.
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Photographie reproduite dans La clé des champs (Pauvert, 1979)
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« Chasse spirituelle » ou « combat spirituel » ?
Akakia Viala et Nicolas Bataille, afin de prouver qu’ils étaient bien les auteurs du pastiche La chasse spirituelle, ajoutèrent une sixième partie intitulée Amours bâtardes (cf. l’enregistrement audio ci-dessus). La dernière phrase dit :
« Dieu ne sera pas nommé au matin de nos oublis. »
Arthur Rimbaud écrit (en 1873) dans le texte qui conclut Une saison en enfer :
« Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul [...] ».
Son titre ? Adieu.
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