Straub/Huillet: Amerika-Rapports de classe


Amerika / Rapports de classes est une adaptation de L’Amérique de Kafka (que Fellini souhaitait également porter à l’écran), mais les Straub contournent ici tous les clichés, toutes les idées préconçues face au diktat du « film kafkaïen ». Loin des infinis dédales bureaucratiques vus chez Welles (Le Procès) ou, en mode boursouflé, chez Terry Gilliam (Brazil), Amerika se refuse à montrer Karl Rossmann telle une victime d’un labyrinthe architectural. C’est l’aspect marxiste des Straub : l’humain, de par sa légitimité d’ouvrier, doit être filmé à égalité avec son lieu de travail et son patronat – le Godard de Passion n’est pas bien loin. Le cauchemar kafkaïen, chez les Straub, ne provient donc guère d’un espace aliénant (dans Amerika : banalité d’un ascenseur, d’une terrasse ou d’un couloir où dormir) mais du comment l’employeur s’accapare cet espace et contraint l’employé à se contenter d’une parcelle infime d’un territoire qui ne lui appartiendra jamais – durant les terribles séquences où Karl, alors garçon d’ascenseur, est jugé pour faute grave par sa hiérarchie, le découpage des Straub isole le faux coupable mais cette incarcération visuelle lui permet également d’affirmer son intégrité, de se tenir droit, la tête haute.

Car dans Amerika / Rapports de classes, si l’horizon américain est un huis clos inquisiteur envers Karl, jamais les Straub n’accablent leur personnage. Un Ken Loach aurait transformé cet émigré prolétaire en martyr, en une cause sociologique aux aboutissants forcément manichéens. Pas trop le genre de Danièle et Jean-Marie : chez eux, la mise en scène intègre le « paria » dans l’environnement alentour – elle le réconcilie avec le terroir, le végétal, le vent et l’aquatique. Absence de propos inquisiteur, de « vouloir dire », rien que l’évidence des plans. Et quels plans ! Pris séparément, chacun pourrait s’exposer dans un musée – guère un hasard si les Straub tournèrent en 2004 un fabuleux moyen métrage nommé Une Visite au Louvre, que JLG dut adorer. L’exigence straubienne tient moins aux auteurs qu’ils adaptent (Brecht, Duras, Hölderlin, Vittorini) qu’à la morale d’une mise en scène toujours à bonne distance – l’une des plus belles au monde.

En revoyant Amerika, trente-six ans depuis sa sortie, on reste admiratif devant la modernité du film. Au-delà de son regard sur l’émigration (implicite) et la puissance hypnotique, dévastatrice, d’une réalisation au niveau d’un Dreyer et d’un Murnau, c’est la représentation d’une jeunesse punk qui saute aujourd’hui aux yeux. Karl Rossmann pourrait surgir d’un univers à la Gus Van Sant, de par son statut d’icone éphèbe (l’excellent Christian Heinisch détient un aspect warholien que n’auraient pas désavoué certaines séquences de My Own Private Idaho) et la façon dont la fougue de son adolescence lui permet de ne jamais se soumettre aux diatribes adultes. Et si, pure supposition, Amerika / Rapports de classes incarnait un film que les Straub souhaitaient consacré à la jeunesse des années 80 (tous pays confondus) ? Leur propre Nuits de la pleine lune (en salle deux mois avant Amerika, il n’y a pas de hasard) ?


 

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