Georges Darien
Georges Darien (1862-1921) fit tant d'efforts pour paraître odieux à la plupart de ses contemporains qu'il est difficile de ne pas avoir un a priori favorable sur cet anarchiste individualiste qui mit sa vie et ses écrits en accord avec ses idées. Voleurs !, qui réunit sept de ses oeuvres - Biribi, Bas les coeurs !, Le Voleur, L'Epaulette, Les Pharisiens, Gottlieb Krumm, La Belle France -, est l'occasion de prendre conscience ou de se rappeler l'étonnante modernité de cet écrivain au style acéré et aux formules cinglantes.
Jean-Jacques Pauvert souligne dans la vibrante préface de cette réédition combien André Breton avait été impressionné par son autoportrait dans Les Pharisiens, à travers le personnage de Vendredeuil : "C'était une sorte de barbare intolérant et immiséricordieux. Il avait été très malheureux déjà, à différents titres. Et, de la compulsion de ses souvenirs douloureux, il était entré en lui une grande haine des tortionnaires et un grand dégoût des torturés." Tout est dit. Darien abhorrait la passivité, la résignation, l'humanisme et les bons sentiments. Nul doute que notre époque lui aurait inspiré sarcasmes et saillies.
Sa haine irréductible de la bourgeoisie française doit beaucoup au dégoût que lui inspira son milieu familial. Ses parents, des petits commerçants, se réfugièrent à Versailles pendant la Commune de Paris. Un symbole pour celui qui devint un réfractaire à tous les pouvoirs. Il s'engagera dans l'armée en 1881 pour fuir les siens. Une erreur qu'il paiera cher car son incompatibilité d'humeur avec la médiocrité ambiante lui vaudra d'être condamné le 23 juin 1883 par un tribunal militaire à un séjour dans une unité disciplinaire en Tunisie. Il y supportera l'inhumanité jusqu'à sa libération, en mars 1886.
VENGEANCE PAR LES MOTS
Cette épreuve le marquera à vie. Sa mémoire n'est plus qu'une plaie dont sortiront toutes ses humeurs. C'est un homme de 24 ans, dur, révolté et sans pitié, qui revient. Sa vengeance passera par les mots. Biribi, achevé en 1888, ne sera publié que deux ans plus tard. C'est une charge impitoyable contre la caste militaire. "L'armée, écrit-il, c'est le cancer social." Mais il décrit aussi sans complaisance combien les victimes sont complices du système qui les oppresse et les prive de dignité. Tous coupables. Moi, en premier. Darien ne dérogera jamais à cette vision de l'espèce humaine.
Bas les coeurs ! paraît en 1889. C'est une peinture effrayante de la guerre de 1870 et de la répression de la Commune de Paris. Darien, songeant sans doute à ses parents, y fustige la bourgeoisie française qui encouragea les massacres et réclamait toujours plus de sang. Il condamne au passage toutes les formes de patriotisme, et Gambetta n'est guère mieux traité que Thiers. C'est aussi, peut-être, une manière de signifier qu'il n'appartiendra jamais à un milieu littéraire qui s'était distingué par la bassesse de ses écrits pendant et après la Semaine sanglante. En particulier un certain Emile Zola, qui, dans Le Sémaphore de Marseille, poursuivait de sa haine les communards, fussent-ils morts.
Son chef-d'oeuvre, Le Voleur, paraît en 1897. Il est salué par Séverine et plus étrangement par Charles Maurras. Darien l'a écrit à Londres où, à l'instar d'autres anarchistes, dont Zo d'Axa et Michel Zévaco, il a dû se réfugier après l'assassinat du président de la République Sadi Carnot par Caserio. Il y narre avec allégresse les aventures et méfaits de Georges Randal, un jeune bourgeois entré en délinquance par nécessité mais aussi par refus de l'ordre social. Darien n'en fait pas pour autant un héros. Son voleur exerce une profession comme une autre. Ni pire ni meilleure. Il est un rouage de la société. Ce roman est une apologie de l'individualisme et du cynisme. Darien y décrit si bien les bas-fonds que d'aucuns ont prétendu sans preuves qu'il les aurait fréquentés de très près. Malgré l'enthousiasme de quelques lecteurs dont Alfred Jarry, Alphonse Allais et Rachilde, ce sera un nouvel échec. Il faudra attendre sa réédition par Jean-Jacques Pauvert, en 1955, et surtout l'adaptation cinématographique de Louis Malle, en 1966, pour que ce roman touche enfin un large public.
Darien, au fil des années, s'enfonce dans une sorte de solitude hautaine. La haine le ronge. Si dans Les Pharisiens (1891), il prenait pour cible Edouard Drumont devenu depuis la publication de La France juive le porte-parole des antisémites, il se déchaîne contre les Français dans La Belle France (1901), son pamphlet le plus radical. Même les anarchistes, coupables d'être trop timorés à ses yeux, y sont vilipendés. Pour Darien, il n'y a plus rien à attendre d'un peuple amoureux de la servitude. Fallait-il donc que Darien fût désespéré pour avoir sollicité aux élections législatives et municipales de 1912 les suffrages de ceux qu'il méprisait ! Les dernières années de son existence seront marquées par la tristesse et la misère. On songe aux derniers mots du Voleur : "Ah ! Chienne de vie !..."



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