Mémoires de Saint-Simon /extrait

Sur la princesse d’Harcourt:

« Cette princesse d’Harcourt fut une sorte de personnage qu’il est bon de faire connaître, pour faire connaître plus particulièrement une cour qui ne laissait pas d’en recevoir de pareils. Elle avait été fort belle et galante; quoiqu’elle ne fût pas vieille, les grâces et la beauté s’étaient tournées en gratte-cul. C’était alors une grande et grosse créature, fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes, et des cheveux de filasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement. Sale, malpropre, toujours intriguant, prétendant, entreprenant, toujours querellant et toujours basse comme l’herbe, ou sur l’arc-en-ciel, selon ceux à qui elle avait affaire; c’était une furie blonde, et de plus une harpie; elle en avait l’effronterie, la méchanceté, la fourbe et la violence; elle en avait l’avarice et l’avidité; elle en avait encore la gourmandise et la promptitude à s’en soulager, et mettait au désespoir ceux chez qui elle allait dîner, parce qu’elle ne se faisait faute de ses commodités [les toilettes] au sortir de table, qu’assez souvent elle n’avait pas loisir de gagner, et salissait le chemin d’une effroyable traînée qui l’ont mainte fois fait donner au diable par les gens de Mme du Maine et de M. le Grand. Elle ne s’en embarrassait pas le moins du monde, troussait ses jupes et allait son chemin, puis revenait disant qu’elle s’était trouvée mal: on y était accoutumé.
« Elle faisait des affaires à toutes mains, et courait autant pour cent francs que pour cent mille; les contrôleurs généraux ne s’en défaisaient pas aisément; et, tant qu’elle pouvait, trompait les gens d’affaires pour en tirer davantage. Sa hardiesse à voler au jeu était inconcevable, et cela ouvertement. On l’y surprenait, elle chantait pouille et empochait; et comme il n’en était jamais autre chose, on la regardait comme une harengère avec qui on ne voulait pas se commettre, et cela en plein salon de Marly, au lansquenet, en présence de Mgr et de Mme la duchesse de Bourgogne [le duc de Bourgogne était le petit-fils du roi, second dans la ligne de succession]. À d’autres jeux, comme l’hombre, etc., on l’évitait, mais cela ne se pouvait pas toujours; et comme elle y volait aussi tant qu’elle pouvait, elle ne manquait jamais de dire à la fin des parties qu’elle donnait ce qui pouvait n’avoir pas été de bon jeu et demandait aussi qu’on le lui donnât, et s’en assurait sans qu’on lui répondît. C’est qu’elle était grande dévote de profession et comptait de mettre ainsi sa conscience en sûreté, parce que, ajoutait-elle, dans le jeu il y a toujours quelque méprise. Elle allait à toutes les dévotions et communiait incessamment, fort ordinairement après avoir joué jusqu’à quatre heures du matin. » (Tome 5, ch. 3, 1702)

Puisqu’on a parlé de la femme, voici le mari, guère plus flatté:

« Le prince d’Harcourt se mit au service des Vénitiens, se distingua en Morée [le Péloponèse], et ne revint qu’à la paix de cette république avec les Turcs. C’était un grand homme, bien fait, qui, avec l’air noble et de l’esprit, avait tout à fait celui d’un comédien de campagne. Grand menteur, grand libertin d’esprit et de corps, grand dépensier en tout, grand escroc avec effronterie, et d’une crapule obscure qui l’anéantit toute sa vie. Après avoir longtemps voltigé après son retour, et ne pouvant vivre avec sa femme, en quoi il n’avait pas grand tort, ni s’accommoder de la cour ni de Paris, il se fixa à Lyon avec du vin, des maîtresses du coin des rues, une compagnie à l’avenant, une meute, et un jeu pour soutenir sa dépense et vivre aux dépens des dupes, des sots et des fils de gros marchands qu’il attirait dans ses filets. » (idem)

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