Georges Bataille, le plaisir et l’impossible


Georges Bataille


Le plaisir — c’est-à-dire l’orgasme [1][1] L’unique définition du plaisir retenue pour cet article... — permet selon Georges Bataille d’« embrasser la totalité » sans laquelle l’homme ne se trouve « qu’en dehors » [2][2] Georges Bataille, L’Histoire de l’érotisme, VIII, 102..... Dans le même temps, la totalité reste « pourtant indéfiniment hors d’atteinte » [3][3] L’Histoire de l’érotisme, VIII, 103.. Par ce paradoxe se joue un désir aux allures d’asymptote : le plaisir dans les œuvres de Bataille est presque constamment évité. En effet, l’érotisme bataillien [4][4] « L’érotisme est l’activité sexuelle d’un être conscient ».... coïncide avec un fantasme de totalité. Le désir, se fondant sur une « faille » première, tend vers la coïncidence improbable du Je et du Tout[5][5] L’Expérience intérieure, V, 153. : son paradoxe est de s’articuler avec le plaisir en une dialectique adversative [6][6] Agathe Simon, « Georges Bataille : érotisme et hédonisme »,.... L’orgasme paraît en effet impropre à résoudre la tension sexuelle car il dérobe le « Tout » — vers lequel tend l’érotisme — par un insidieux glissement. La rupture dont il procède ne transcende pas la quête érotique mais la dévie de son appétit de totalité absolue.
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Or « l’Impossible » — cette rupture fondamentale infligée au champ du possible — se révèle comme le lieu majeur de focalisation érotique chez Georges Bataille. En effet, « la véritable nature de l’excitant érotique ne peut être révélée que littérairement, dans la mise en jeu de caractères et de scènes relevant de l’impossible » [7][7] L’Histoire de l’érotisme, VIII, 151.. L’érotisme bataillien relève donc de l’excitation et non de la résolution; il trouve sa véritable nature par la littérature; il a un caractère théâtral, voire de parodie et relève d’une scénographie [8][8] Agathe Simon, « Georges Bataille, l’obscène et l’obsédant »,...; l’érotisme tend enfin vers l’impossible et non vers le plaisir (but ou conséquence ordinaires de l’érotisme).
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Le plaisir bataillien s’articule alors en un fascinant paradoxe : son exclusion est la condition première de l’érotisme, lequel ne se conçoit que dans les errances du désir. Récusé par l’érotisme au profit de l’Impossible, il constitue dans son éviction la possibilité de la littérature érotique, et dans sa potentialité ou sa réalité un « extrême du possible ». Il n’est pas « l’abolition des limites charnelles » [9][9] Pierre Klossowski, « La Messe de Georges Bataille »,... mais le signe même de la limite du possible. L’éviction quasi systématique de l’orgasme est donc un moyen de « briser en un point la limite du possible » [10][10] Méthode de méditation, V, 208. de tenter de vivre « souverainement » à « hauteur d’impossible » [11][11] Méthode de méditation, V, 209..

L’ÉROTISME BATAILLIEN NE TEND PAS VERS LE PLAISIR MAIS VERS L’IMPOSSIBLE

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Le « possible » est l’enchevêtrement hasardeux et instable de la vie. « L’Impossible » est une impensable rupture imposée au possible, rupture dont les caractéristiques sont l’irréversibilité et la résolution absolue. L’Impossible entretient ainsi une étroite correspondance avec ce que l’homme fabule au sujet de la mort. Dans Le Mort, « IMPOSSIBLE [12][12] Le Mort, IV, 51. ! » est d’ailleurs le cri de Marie, coïncidant avec l’instant même de son trépas. L’Impossible annihile tout possible futur et rend définitivement révolus tous les possibles antérieurs en rompant leur chaîne. Il est l’ultime possible et dans le même temps l’unique nécessaire. Georges Bataille en proposera une figure avec le « point » [13][13] L’Expérience intérieure, V, 141-142., saisie de l’Impossible lors de l’extase.
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Le désir se caractérise par sa voracité infinie : « Mon désir ? sans limites [14][14] Le Coupable, V, 364. … » s’exclame le « narrateur » de L’Expérience intérieure. Il est total, uni, et aspire au Tout que ni le Possible ni l’Impossible — ne seraitce que parce qu’ils sont mutuellement exclusifs — ne peuvent a priori lui accorder. Quant au plaisir, il figure, dans les limites qu’il fixe au Possible, un renoncement à « vouloir être tout » [15][15] L’Expérience intérieure, V, 34.. L’homme se trouve donc pris dans une aporie. Or le Possible n’est certes pas un « tout possible » puisqu’il exclut l’Impossible ; l’Impossible en revanche est un « tout impossible » puisqu’il exclut le possible. C’est sans doute pourquoi le désir part en quête de l’Impossible, seule totalité cohérente — l’exclusion du possible n’en est pas la faille mais le parachèvement. L’Impossible enfin ne menace pas comme un Tout absolu qui briserait l’homme. « Autrement dit nous n’avons de possibilité que l’impossible » [16][16] L’Alleluiah, V, 397.. L’objet final du désir bataillien est ainsi l’Impossible.
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Par ailleurs, le désir procède par transgression en « levant » les interdits. L’interdit, par nature, s’applique à des possibilités, faute de quoi il serait inutile. Ainsi peut-on émettre l’hypothèse selon laquelle le désir tend vers l’Impossible car l’Impossible met radicalement fin à la possibilité de la transgression : l’Impossible transcende l’interdit (en ce sens, il supplée un surmoi pris de vertige devant l’appétit du ça). Ainsi, l’érotisme chercherait l’abolition de son propre principe, c’est-à-dire une rupture annihilant la possibilité de la transgression en annihilant le fondement même de l’interdit : le possible. Cette rupture est seule garante de la rupture du processus érotique, pris dans la « spirale » de la nécessité de l’interdit. L’érotisme est intolérable car, de transgression en transgression, il devient de plus en plus dépendant d’un interdit, dont l’existence est constamment vouée à la répétition et le renouvellement, soumis au hasard. Or le plaisir n’accorde une résolution — d’ailleurs temporaire — qu’à la tension érotique et non au principe érotique lui-même. Seul l’impossible transcende l’interdit et accorde un terme au processus érotique.

LE PLAISIR EST UN IMPOSSIBLE LITTÉRAIRE

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Le fantasme érotique de totalité se double d’un fantasme d’unité : « l’érotisme répond à la volonté que l’homme a de se fondre dans l’univers » [17][17] L’Histoire de l’érotisme, VIII, 145.. Les êtres humains réaliseraient d’ailleurs un « continuum » [18][18] Méthode de méditation, V, 195. permettant a priori leur communication. Dans le même temps, l’orgasme est une perte de sens (il participe à « l’ineffable » [19][19] L’Expérience intérieure, V, 143. ) et une rupture infligée à la conscience. Dans de telles conditions, un antagonisme insoluble oppose ainsi la parole et l’orgasme.
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Or le plaisir coïncide avec une forme extrême de la communication : la « communication intime ». Cette « communication intime » — et là s’établit le renversement propre à l’orgasme — n’utilise pas les formes extérieures du langage, mais des « lueurs sournoises analogues au rire » (les transes érotiques, l’angoisse sacrificielle, l’évocation poétique…). […] Ce qui attire en elle [la pleine communication] est la rupture qui l’établit, qui en accroît d’autant l’intensité qu’elle est profonde [20][20] Le Coupable, V, 390.La rupture devient paradoxalement le moyen de communication érotique. Par la « déflation » infligée au sens, elle est même indispensable : « Et l’entier abandon d’un sens humain était la condition sans laquelle je n’aurais pu, riant et me libérant comme une flèche, toucher l’être aimé » [21][21] Julie, IV, 111.. Toucher, c’est à ce point atteindre l’absence de limites, c’est-à-dire l’absence de sens (puisque la limite, la différence fondent le sens). Le plaisir correspond alors à la fugace résurgence entre deux êtres de ce continuum qui sous-tend l’humanité. Il est donc non seulement inconciliable avec la parole, mais il permet de surcroît une forme de communication se fondant sur l’exclusion du sens. Le plaisir constitue ainsi un Impossible du langage.
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Littérature et plaisir sont donc a priori inconciliables : « la possibilité de la littérature érotique est celle de l’impossibilité de l’érotisme » [22][22] « Le Paradoxe de l’érotisme », XII, 323.. C’est sans doute la raison pour laquelle l’écriture bataillienne se tient davantage dans une « exacerbation », voire exaspération du désir que dans une forme de décharge sublimée. Elle recherche l’équilibre le plus tendu : « l’art est moins l’harmonie que le passage (ou le retour) de l’harmonie à la dissonance (dans son histoire et dans chaque œuvre) » [23][23] L’Expérience intérieure, V, 70.. L’écriture se tient ainsi « sur le fil du rasoir », perpétuellement menacée par la décharge. La narration d’une jouissance implique souvent la fin d’un récit : c’est le cas de « La Houppette » [24][24] « La Houpette », in Ébauches, IV, 333., un des rares textes — d’ailleurs inachevé et inclus dans les « Ébauches » — où l’orgasme advient. C’est aussi le cas du récit intitulé Le Mort où un double orgasme (Marie et le valet de ferme) interrompt momentanément le texte par des points de suspension. De même, le récit (Madame Edwarda) se délite suite à la jouissance de Madame Edwarda, comme le constate le narrateur : « (Continuer ? je le voulais mais je m’en moque. […]) J’ai fini » [25][25] Madame Edwarda, III, 30-31.. La littérature bataillienne est donc une écriture du désir exacerbé; l’évocation de l’orgasme condamne son existence immédiate. Le désir investit le texte, de la même manière que l’orgasme le menace : « le copule des termes n’est pas moins irritant que celui des corps. Et quand je m’écrie : JE SUIS LE SOLEIL, il en résulte une érection intégrale, car le verbe être est le véhicule de la frénésie amoureuse ». La littérature bataillenne se fonde sur l’idéal d’un désir absolu, auquel le plaisir est sans cesse sacrifié. Elle se constitue comme un plaisir en creux, un plaisir dont l’esquive est le sujet premier. C’est l’absence du plaisir qui donne aux récits de Bataille leur dimension pleinement érotique. « Nous voulons un monde renversé, nous voulons le monde à l’envers » [27][27] L’Érotisme, X, 170.. Le plaisir — introduisant une rupture dans la tension du récit — constitue un Impossible littéraire : la tension (l’énergie) et le sens sont touchés.

LE PLAISIR EST « L’EXTRÊME DU POSSIBLE »

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En regard d’une telle tension et d’un tel projet, le plaisir constitue un relâchement « fade » [28][28] L’Alleluiah, V, 397., une fausse résolution qui entame le désir sans lui accorder de réelle résolution et fait avorter la quête érotique. Le plaisir est ainsi une limite du possible. Il constitue « l’extrême du possible » (expression récurrente dans L’Expérience intérieure et point de focalisation du discours bataillien), Il empêche que le désir touche à l’Impossible ; il retient le désir dans les limites du possible tout en lui laissant entrevoir l’Impossible. Ainsi, lorsque Madame Edwarda jouit avec un chauffeur de taxi « solide et grossier », le narrateur affirme : « de son regard, à ce moment-là, je sus qu’il revenait de “l’impossible” » [29][29] Madame Edwarda, III, 29.. Il est ce « presque Impossible » qui fixe les bornes du possible. « Quand je ris ou quand je jouis, l’impossible est devant moi » [30][30] Méthode de méditation, V, 209.. Il coïncide avec une restriction soudaine, une rupture certes réversible inscrivant l’excès du désir en une limite. Il est la dernière et unique borne avant le « fond des mondes » : « nous [occidentaux] ne pouvons concevoir l’extrême défaillance autrement que dans l’amour. À ce prix seulement, me semble-t-il, j’accède à l’extrême du possible » [31][31] L’Expérience intérieure, V, 140.. Cette expérience limite place ainsi l’auteur « singulièrement loin du monde vivant » [32][32] L’Expérience intérieure, V, 424 (notes).. L’orgasme est ainsi décrit par Georges Bataille : « je me pense au-dessus de l’horreur insensée (le moment où le globe oculaire se renverse dans l’orbite). L’abîme est le fond du possible » [33][33] Le Coupable, V, 354.. Il est donc cette limite du possible laissant entrevoir l’Impossible, il délimite l’Impossible. Peut-être même le crée-t-il en le distinguant du possible.
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« Il n’y a qu’un homme, qu’un être, qu’une incandescence liquide d’instants éternels. Assurément chaque chose glisse vers le crime, la mort, ou l’excès de joie qui la détruit, comme les morceaux de houille à l’incandescence d’un feu » [34][34] « Les Problèmes du surréalisme », VII, 454 (Annexe.... Dans cette dialectique du plaisir et de l’Impossible est sans cesse sous-jacent le désir de perte, ou plutôt la fascination pour l’instant qui précède immédiatement la ruine, la destruction. Le désir bataillien s’inscrit dans un effroi mystique à l’égard de l’imminence perpétuelle[35][35] Je nomme « imminence perpétuelle » le sentiment provoqué.... La possibilité de la rupture est le point de focalisation vers lequel se tend à l’extrême la conscience. L’érotisme évite donc le plaisir pour perpétuer inlassablement sa quête de l’Impossible. Mais l’Impossible ne serait-il pas préféré à l’orgasme, justement parce qu’il est impossible ? L’érotisme bataillien ne serait-il pas simplement un culte à l’imminence perpétuelle, c’est-à-dire à cette tension constamment menacée de résolution ?
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Par ailleurs, le plaisir est ce qui distingue — outre le degré d’investissement corporel et intellectuel — la quête érotique de « l’expérience intérieure ». En effet, l’érotisme bataillien, proche de l’idéalisme, est conduit par un absolu souverain, l’Impossible, qui impose au désir la nécessité d’une résolution que ne saurait assumer l’orgasme : un « anéantissement instantané […] à l’échelle de l’univers » [36][36] L’Histoire de l’érotisme, VIII, 157.. La jouissance entrave cette quête. L’intelligence en revanche, dans son élan et son but, ne conçoit pas a priori d’obstacle ni de terme. C’est pourquoi l’extase est plus efficace à saisir le « point », c’est-à-dire l’Impossible. Le plaisir est donc une limite par laquelle l’homme est retenu au sein du possible.
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C’est enfin l’immortalité qui se trouve au cœur de la quête érotique : en effet, au « sommet, l’être sexué est tenté, voire est tenu de croire à l’immortalité d’un principe discontinu qui serait en lui » [37][37] L’Érotisme, X, 99.. La rupture du plaisir ou celle de l’Impossible présentent donc en elles le paradoxe de « précipiter » l’immortalité. Ainsi, la « suprême interrogation philosophique coïncide […] avec le sommet de l’érotisme » [38][38] L’Érotisme, X, 267.; le plaisir est à l’érotisme ce que l’Impossible est au possible : une rupture radicale, imminente, séduisante et dont la menace — imminence perpétuelle — fascine et effraie. Rendre le plaisir impossible, c’est accorder à sa conscience non cette interruption fallacieuse qui caractérise l’orgasme mais la possibilité de fuir le possible. L’érotisme bataillien, c’est tenter et être tenté par l’Impossible en subvertissant l’aspect inexorable des limites du possible, c’est-à-dire en « transgressant » la possibilité du plaisir.






Notes

[*]
Université de Paris-Sorbonne, École doctorale III.
[1]
L’unique définition du plaisir retenue pour cet article est celle de l’orgasme, de la jouissance sexuelle.
[2]
Georges Bataille, L’Histoire de l’érotisme, VIII, 102. Toutes les références, sauf mention spéciale, renvoient aux Œuvres complètes de Georges Bataille, éditions Gallimard.
[3]
L’Histoire de l’érotisme, VIII, 103.
[4]
« L’érotisme est l’activité sexuelle d’un être conscient ». L’Érotisme, X, 192. Il concerne les mouvements du désir.
[5]
L’Expérience intérieure, V, 153.
[6]
Agathe Simon, « Georges Bataille : érotisme et hédonisme », article à paraître.
[7]
L’Histoire de l’érotisme, VIII, 151.
[8]
Agathe Simon, « Georges Bataille, l’obscène et l’obsédant », in La Voix du regard, n° 15, automne 2002, p. 19 à 24.
[9]
Pierre Klossowski, « La Messe de Georges Bataille », in Un si funeste désir, Gallimard, L’Imaginaire, p. 125.
[10]
Méthode de méditation, V, 208.
[11]
Méthode de méditation, V, 209.
[12]
Le Mort, IV, 51.
[13]
L’Expérience intérieure, V, 141-142.
[14]
Le Coupable, V, 364.
[15]
L’Expérience intérieure, V, 34.
[16]
L’Alleluiah, V, 397.
[17]
L’Histoire de l’érotisme, VIII, 145.
[18]
Méthode de méditation, V, 195.
[19]
L’Expérience intérieure, V, 143.
[20]
Le Coupable, V, 390.
[21]
Julie, IV, 111.
[22]
« Le Paradoxe de l’érotisme », XII, 323.
[23]
L’Expérience intérieure, V, 70.
[24]
« La Houpette », in Ébauches, IV, 333.
[25]
Madame Edwarda, III, 30-31.
[26]
L’Anus solaire, I, 81.
[27]
L’Érotisme, X, 170.
[28]
L’Alleluiah, V, 397.
[29]
Madame Edwarda, III, 29.
[30]
Méthode de méditation, V, 209.
[31]
L’Expérience intérieure, V, 140.
[32]
L’Expérience intérieure, V, 424 (notes).
[33]
Le Coupable, V, 354.
[34]
« Les Problèmes du surréalisme », VII, 454 (Annexes).
[35]
Je nomme « imminence perpétuelle » le sentiment provoqué par un événement indéterminé qui, menaçant sans cesse de se produire immédiatement, n’advient jamais.
[36]
L’Histoire de l’érotisme, VIII, 157.
[37]
L’Érotisme, X, 99.
[38]
L’Érotisme, X, 267.

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